Litiges commerciaux

Commandement de payer avec un décompte faux : l'expulsion tombe et le bail est sauvé

Cour d'appel de Nîmes, 4ème chambre commerciale, 9 octobre 2026, n° RG 26/01050

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
8 min de lecture
La réponse en bref

Un bailleur qui poursuit l'acquisition de la clause résolutoire doit justifier précisément du montant exigible visé par le commandement de payer. Si son décompte ajoute une TVA non prévue au bail ou omet des règlements encaissés, la créance n'est pas établie : la résiliation de plein droit n'est pas acquise et l'expulsion ne peut être ordonnée en référé.

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Un commandement de payer suivi d'une ordonnance d'expulsion : la situation paraît sans issue pour un commerçant. Elle ne l'est pas. La cour d'appel de Nîmes a infirmé l'expulsion parce que le bailleur ne justifiait pas du montant réellement dû.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour d'appel de Nîmes, 4ème chambre commerciale

Numéro

n° RG 26/01050

Solution

Infirme la décision déférée dans toutes ses dispositions, à l'égard de toutes les parties au recours

Chronologie de la procédure

26 février 2020

Conclusion du bail commercial de neuf ans, loyer annuel de 22 800 € HT pour le minimum garanti

31 août 2023

Désignation d'un administrateur provisoire de la société bailleresse

22 janvier 2024

Cession du fonds de commerce au nouveau locataire

14 janvier 2025

Courrier de l'administrateur provisoire reconnaissant avoir reçu plusieurs règlements du locataire

18 février 2025

Délivrance du commandement de payer visant la clause résolutoire

18 mars 2025

Expiration du délai d'un mois pour régulariser

26 mars 2025

Assignation en référé aux fins de constat de la résiliation et d'expulsion

24 février 2026

Ouverture de la liquidation judiciaire du bailleur en cours de délibéré

16 mars 2026

Ordonnance de référé constatant la résiliation et ordonnant l'expulsion

9 octobre 2026

Infirmation : expulsion écartée, demandes du bailleur rejetées

Ce que cette décision change pour vous

Vous exploitez un fonds dans des locaux loués. Le bailleur vous a délivré un commandement de payer visant la clause résolutoire, puis vous a assigné en référé pour faire constater la résiliation du bail et obtenir votre expulsion. Le juge des référés a fait droit à sa demande.

Cette décision montre que la partie n’est pas jouée. Devant le juge, le bailleur ne se contente pas d’affirmer un impayé : il doit justifier du montant exigible qu’il réclame. Un décompte incohérent, qui additionne une TVA que le bail ne prévoit pas et qui oublie des virements qu’il a pourtant reconnu avoir reçus, ne permet pas de dire que le commandement est resté infructueux. Sans cette certitude, la clause résolutoire n’est pas acquise.

Concrètement : prenez le décompte annexé à votre commandement et confrontez-le, ligne à ligne, à vos relevés bancaires et au texte de votre bail. Chaque euro réclamé sans fondement contractuel, chaque paiement non imputé, fragilise la demande d’expulsion. Et vérifiez le total : ici, le décompte affichait 15 133,72 € avant d’arrêter la créance à 11 064,73 €, sans que l’on sache ce qui avait été retranché. Cette seule incohérence a pesé.

Autre point utile : la mise en liquidation judiciaire du bailleur en cours d’instance ne fait pas automatiquement tomber la décision rendue, dès lors que l’instance est reprise contre le liquidateur en appel.

Les faits

Un bail commercial de neuf ans est conclu en février 2020 sur des locaux commerciaux, moyennant un loyer annuel de 22 800 € HT pour le minimum garanti, assorti d’un loyer variable indexé sur le chiffre d’affaires. Le bail contient une clause résolutoire classique : résiliation de plein droit un mois après un commandement demeuré infructueux.

En janvier 2024, le fonds de commerce est cédé à une nouvelle société, qui devient locataire.

Le 18 février 2025, le bailleur délivre un commandement de payer visant la clause résolutoire, pour des loyers et provisions sur charges impayés. Le 26 mars 2025, il assigne le locataire en référé : constat de la résiliation, expulsion, indemnité d’occupation.

Entre-temps, le bailleur lui-même rencontre des difficultés. Il est représenté par un administrateur provisoire depuis août 2023. Le 24 février 2026, en cours de délibéré du référé, le tribunal ouvre une liquidation judiciaire contre lui et désigne un liquidateur.

Le 16 mars 2026, le juge des référés constate la résiliation du bail au 19 mars 2025, ordonne l’expulsion et condamne le locataire à une indemnité d’occupation. Le locataire fait appel.

La question posée à la Cour

Deux questions, en réalité.

La première : l’ordonnance rendue après l’ouverture de la liquidation judiciaire du bailleur est-elle non avenue, faute d’avoir été reprise par le liquidateur ?

La seconde, décisive : le bailleur avait-il démontré que le commandement de payer était resté infructueux pendant le délai d’un mois, alors que son décompte était contesté dans son principe et dans ses chiffres ?

Ce qu’a jugé la Cour

Sur le premier point, la cour écarte l’argument du locataire. Le jugement de liquidation emporte dessaisissement du débiteur et interrompt l’instance ; les décisions obtenues après l’interruption sont en principe réputées non avenues. Mais ici, l’ordonnance n’a mis aucune somme à la charge du bailleur en liquidation, et surtout l’appelante a signifié sa déclaration d’appel et ses conclusions au liquidateur. L’instance ayant été reprise contre lui en appel, l’ordonnance n’est pas non avenue.

Sur la contestation sérieuse, la cour relève que l’obligation de payer les loyers n’est pas, en elle-même, sérieusement contestable : le locataire occupe les lieux et doit les loyers et charges. Les incohérences du décompte relèvent de l’appréciation du bien-fondé de la demande, pas d’une contestation sérieuse écartant la compétence du juge des référés.

C’est sur le fond que tout bascule. La cour applique l’article L. 145-41 du code de commerce :

Toute clause insérée dans le bail prévoyant la résiliation de plein droit ne produit effet qu’un mois après un commandement demeuré infructueux.

Le commandement datant du 18 février 2025, le locataire avait jusqu’au 18 mars 2025 pour régulariser.

La cour tranche d’abord deux points en sens inverse. Sur la TVA : le bail fixe un loyer minimum garanti de 1 900 € HT sans prévoir de majoration de TVA. Or le décompte du bailleur fait figurer une ligne « TVA 20 % » après chaque impayé. Sur l’indexation : en revanche, la clause d’indexation s’applique bien à la date anniversaire de la prise d’effet du bail, et l’acte de cession du fonds la rappelle expressément sans dérogation. Le loyer dû est donc de 2 110,55 € HT, et non 1 900 €.

Mais le décompte reste inexploitable. Il mentionne 15 133,72 € puis arrête la créance à 11 064,73 €, sans que la cour puisse savoir quelles créances ont été imputées, ni si des versements postérieurs ont été pris en compte. Surtout, dans un courrier du 14 janvier 2025, l’administrateur provisoire du bailleur reconnaît avoir encaissé des sommes entre avril 2024 et janvier 2025 : deux paiements de 2 712,66 € et un versement du 31 janvier 2025 de 3 028,62 € n’apparaissent nulle part dans le décompte. Au total, 8 453,94 € payés ne sont pas décomptés.

Conclusion : le bailleur ne justifie pas du montant de la créance exigible, et il est établi que le preneur a effectué plusieurs règlements entre avril 2024 et mars 2025, donc avant l’expiration du délai de régularisation. L’ordonnance est infirmée, l’expulsion écartée, toutes les demandes du bailleur rejetées.

Les points clés à retenir
  • Le bailleur qui invoque la clause résolutoire doit justifier du montant exigible : un décompte dont le total est inexpliqué et qui omet des paiements encaissés ne suffit pas.
  • Une TVA appliquée au loyer alors que le bail ne la prévoit pas gonfle indûment les causes du commandement.
  • La liquidation judiciaire du bailleur en cours d'instance ne rend pas la décision non avenue si l'appel est régulièrement signifié au liquidateur.

Ce qu’il faut faire concrètement

Dès réception d’un commandement de payer visant la clause résolutoire, notez la date : vous avez un mois pour régulariser, et ce délai doit être mentionné dans l’acte à peine de nullité.

Relisez votre bail sur trois points : le montant du loyer minimum garanti, la mention ou non de la TVA, et la clause d’indexation avec sa date de départ. Comparez avec chaque ligne du décompte joint.

Reprenez vos relevés bancaires sur toute la période réclamée et listez chaque virement, avec sa date et son montant. Conservez tout courrier du bailleur, de son administrateur ou de son gestionnaire reconnaissant avoir reçu des sommes : c’est exactement cette pièce qui a fait tomber l’expulsion ici.

Payez ce que vous reconnaissez devoir avant l’expiration du délai d’un mois, même si vous contestez le surplus. Un règlement partiel mais documenté affaiblit l’affirmation d’un commandement « demeuré infructueux ».

Si le bailleur est lui-même en procédure collective, vérifiez qui a qualité pour agir et à qui vos actes doivent être signifiés : une signification au liquidateur sécurise votre recours.

Questions fréquentes

Mon bailleur m'a délivré un commandement de payer : ai-je vraiment un mois pour réagir ?

Oui. Une clause de résiliation de plein droit ne produit effet qu'un mois après un commandement demeuré infructueux, et ce délai doit figurer dans l'acte à peine de nullité. Pendant ce mois, tout règlement des sommes réellement dues fait obstacle à l'acquisition de la clause résolutoire. La date de délivrance du commandement est donc le point de départ à surveiller.

Le bailleur peut-il ajouter la TVA au loyer prévu dans mon bail ?

Seulement si le bail le prévoit. Lorsque le contrat fixe un loyer minimum garanti hors taxes sans stipuler de majoration de TVA, le bailleur ne peut pas ajouter 20 % dans son décompte d'impayés. Une TVA facturée sans fondement contractuel gonfle artificiellement les causes du commandement de payer et fragilise la demande d'expulsion.

Le juge des référés peut-il m'expulser alors que je conteste le montant réclamé ?

Le juge des référés peut statuer, car l'obligation de payer les loyers n'est pas en soi sérieusement contestable. Mais il doit vérifier que le bailleur justifie du montant exigible. Si le décompte est incohérent ou omet des paiements encaissés, la créance n'est pas établie, la clause résolutoire n'est pas acquise et l'expulsion est refusée.

Mon bailleur a été mis en liquidation judiciaire : la procédure contre moi est-elle annulée ?

Pas automatiquement. Le jugement de liquidation interrompt l'instance et seul le liquidateur peut la poursuivre. Une décision rendue après l'interruption est en principe réputée non avenue. Mais si l'appel et les conclusions sont régulièrement signifiés au liquidateur, l'instance est reprise et la décision conserve ses effets. Il faut donc viser le liquidateur dans tous les actes.

Quelle pièce est la plus utile pour contester un décompte d'impayés ?

Tout écrit du bailleur, de son gestionnaire ou de son administrateur reconnaissant avoir reçu des sommes. Confronté au décompte, ce document révèle les paiements non imputés. Dans l'affaire jugée, un courrier de l'administrateur provisoire a permis d'établir que plus de 8 400 € versés n'apparaissaient pas au décompte, ce qui a entraîné le rejet de la demande d'expulsion.

Mots-clés

bail commercial clause résolutoire commandement de payer référé expulsion liquidation judiciaire du bailleur article L. 145-41 du code de commerce

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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