Recouvrement

Prêt réclamé après la liquidation de votre conjoint : le paiement du liquidateur ne relance pas la prescription

Cour de cassation, Chambre commerciale financière et économique, 30 septembre 2026, n° 25-16.666

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
7 min de lecture
La réponse en bref

Le paiement effectué par un liquidateur judiciaire lors de la répartition du prix de vente n'interrompt pas la prescription de la créance. Il exécute une obligation légale, pas un paiement volontaire au nom du débiteur. Le créancier ne peut donc pas s'en prévaloir pour faire repartir le délai contre le débiteur ou son co-emprunteur.

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Une banque encaisse un versement du liquidateur, puis réclame le solde au conjoint co-emprunteur trois ans plus tard. Elle soutenait que ce versement avait fait repartir le délai de prescription à zéro. La Cour de cassation dit non : un paiement imposé par la loi au liquidateur ne vaut pas reconnaissance de dette par le débiteur.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour de cassation, Chambre commerciale financière et économique

Numéro

n° 25-16.666

Solution

Cassation

Chronologie de la procédure

15 février 2010

Prêt immobilier consenti par acte notarié au couple emprunteur

2 septembre 2015

Mise en liquidation judiciaire du mari ; le bien financé est vendu par adjudication

20 février 2019

Clôture de la liquidation judiciaire pour insuffisance d'actif

15 avril 2019

Paiement partiel du liquidateur au profit de la banque

24 février 2021

Commandement de payer délivré à l'épouse

19 mai 2021

Cession de la créance à une société de recouvrement

21 septembre 2022

Saisie-attribution pratiquée contre l'épouse, qui invoque la prescription

30 janvier 2025

La cour d'appel de Basse-Terre rejette la contestation

30 septembre 2026

Cassation partielle : le paiement du liquidateur n'interrompt pas la prescription

Ce que cette décision change pour vous

Vous êtes co-emprunteur, caution ou co-obligé d’une personne placée en liquidation judiciaire. La procédure se clôture, le liquidateur verse au créancier ce qu’il reste à répartir, et des années plus tard un fonds de recouvrement vous réclame le solde. Première chose à vérifier : la créance n’est-elle pas prescrite ?

La réponse de la Cour de cassation est claire. Le paiement fait par le liquidateur dans le cadre de la répartition du prix de vente n’interrompt pas la prescription. Le liquidateur n’agit pas comme mandataire volontaire du débiteur : il exécute une obligation que la loi lui impose. Son versement ne traduit donc aucune reconnaissance de dette.

La conséquence est très concrète. Si votre dette relève du délai biennal du droit de la consommation — crédit immobilier ou crédit à la consommation consenti par un professionnel à un consommateur —, le créancier dispose de deux ans pour agir, et ce délai court sans être relancé par les opérations du liquidateur. Passé ce délai, la saisie-attribution pratiquée sur votre compte est contestable.

À vérifier dans votre dossier : la date de clôture de la liquidation, la date du premier acte de poursuite dirigé contre vous (commandement de payer, assignation, saisie), et l’écart entre les deux. Les versements intervenus entre ces deux dates par le biais du mandataire ne comptent pas.

L’enjeu dépasse le cas du couple emprunteur. Toute personne poursuivie sur une dette qui a transité par une procédure collective doit se poser la question : ce qui a été payé l’a-t-il été volontairement, ou par l’effet d’une obligation légale ?

Les faits

En février 2010, une banque consent à un couple un prêt immobilier par acte notarié. Les deux époux sont engagés.

En septembre 2015, le mari est mis en liquidation judiciaire. Le bien immobilier financé par le prêt est vendu aux enchères dans le cadre de la procédure.

Le 20 février 2019, la liquidation judiciaire est clôturée pour insuffisance d’actif. Moins de deux mois plus tard, le 15 avril 2019, le liquidateur procède à un paiement partiel au profit de la banque, au titre de la répartition du produit de la vente.

Le 24 février 2021, la banque délivre un commandement de payer à l’épouse, restée tenue de la dette. Puis, le 19 mai 2021, elle cède sa créance à une société de recouvrement.

Le 21 septembre 2022, cette société pratique une saisie-attribution contre l’épouse. Celle-ci saisit le juge de l’exécution pour faire annuler la mesure : selon elle, la créance est prescrite, le créancier n’ayant pas agi dans le délai de deux ans applicable aux crédits consentis aux consommateurs.

La cour d’appel écarte cette contestation. Elle constate que le délai de prescription a commencé à courir au lendemain de la clôture de la liquidation, mais juge qu’il a été interrompu par le paiement partiel du liquidateur du 15 avril 2019, qu’elle qualifie de paiement non équivoque.

La question posée à la Cour

Le versement fait par un liquidateur judiciaire à un créancier, dans le cadre de la répartition du prix de vente des biens, vaut-il reconnaissance de dette par le débiteur et fait-il repartir le délai de prescription ?

Derrière cette question, un enjeu simple : deux ans de prescription gagnés ou perdus, et une saisie-attribution qui tient ou qui tombe.

Ce qu’a jugé la Cour

La Cour de cassation casse l’arrêt. Elle se fonde sur deux textes.

Article 2240 du code civil : la prescription est interrompue par la reconnaissance que le débiteur ou son mandataire fait du droit de celui contre lequel il prescrivait.

Article L. 642-18 du code de commerce : le liquidateur répartit le produit des ventes et règle l’ordre entre les créanciers, sous réserve des contestations portées devant le juge de l’exécution.

Le raisonnement tient en une phrase : le paiement effectué par le liquidateur en exécution de ses obligations légales n’est pas un paiement volontaire effectué pour le compte du débiteur. Il n’emporte donc aucune interruption de la prescription.

L’interruption suppose un acte volontaire manifestant sans ambiguïté la volonté de reconnaître le droit du créancier. Or le liquidateur, lorsqu’il répartit le prix de vente, ne choisit ni de payer, ni qui payer, ni combien : la loi lui dicte sa conduite et l’ordre des créanciers. Son geste ne dit rien de la volonté du débiteur, encore moins de celle d’un co-emprunteur étranger à la procédure.

La cassation est partielle : elle porte sur le rejet de la contestation de la saisie-attribution, les dépens et les frais de procédure. L’affaire est renvoyée devant la même cour d’appel, autrement composée. La société de recouvrement est condamnée aux dépens et à verser 3 000 euros à la débitrice.

Les points clés à retenir
  • Un paiement du liquidateur lors de la répartition du prix de vente n'interrompt pas la prescription : il exécute une obligation légale, pas un acte volontaire du débiteur.
  • Seuls des faits positifs manifestant sans équivoque la volonté de reconnaître la dette font repartir le délai, selon l'article 2240 du code civil.
  • Le co-emprunteur poursuivi après la clôture d'une liquidation peut opposer la prescription, y compris face au cessionnaire de la créance.

Ce qu’il faut faire concrètement

Si une saisie-attribution vient d’être pratiquée sur vos comptes, comptez d’abord les dates. Relevez la date de clôture de la liquidation judiciaire, celle du premier acte de poursuite dirigé contre vous personnellement, et celle de la saisie. Un écart supérieur au délai de prescription applicable ouvre la contestation.

Identifiez le délai applicable à votre dette. Un crédit consenti par un professionnel à un consommateur se prescrit par deux ans. D’autres créances relèvent de délais plus longs. C’est la nature du contrat d’origine qui commande, pas la qualité du cessionnaire.

Demandez au créancier la preuve de chaque acte qu’il prétend interruptif. Un courrier de relance ne suffit pas. Un paiement passé par le mandataire judiciaire non plus, désormais. Exigez la pièce et la date.

Contestez la saisie-attribution devant le juge de l’exécution. Le délai pour le faire est bref et court à compter de la dénonciation de la mesure : agissez dès réception de l’acte, pas après.

Ne vous laissez pas désarmer par la cession de créance. Le fonds de recouvrement qui a racheté la dette n’a pas plus de droits que la banque cédante : toutes les exceptions opposables à l’origine, dont la prescription, lui restent opposables.

Enfin, si vous êtes co-emprunteur ou caution, vérifiez que vous n’avez vous-même signé aucun écrit valant reconnaissance de dette, ni effectué le moindre versement spontané. C’est votre propre comportement, et lui seul, qui peut relancer le délai contre vous.

Questions fréquentes

Mon épouse est en liquidation judiciaire, la banque peut-elle encore me réclamer le prêt ?

Oui, la liquidation judiciaire d'un co-emprunteur n'efface pas la dette de l'autre. Mais le créancier reste soumis à la prescription. Pour un crédit consenti par un professionnel à un consommateur, il dispose de deux ans pour agir contre vous. Les paiements versés par le liquidateur dans la procédure ne prolongent pas ce délai.

Le liquidateur a versé de l'argent à la banque : est-ce que cela remet le compteur de la prescription à zéro ?

Non. La Cour de cassation juge que le paiement effectué par le liquidateur en exécution de ses obligations légales, lors de la répartition du prix de vente, n'est pas un paiement volontaire fait pour le compte du débiteur. Il ne vaut donc pas reconnaissance de dette et n'interrompt pas la prescription.

Une société de recouvrement a racheté ma dette : puis-je encore invoquer la prescription ?

Oui. Le cessionnaire d'une créance ne dispose pas de plus de droits que le créancier d'origine. Tous les moyens de défense opposables à la banque, y compris la prescription, restent opposables à la société de recouvrement. La cession ne crée aucun nouveau délai et ne purge aucune irrégularité antérieure.

Comment faire annuler une saisie-attribution fondée sur une créance prescrite ?

Vous saisissez le juge de l'exécution d'une contestation. Le délai court à compter de la dénonciation de la saisie, qui vous est signifiée peu après la mesure : il est court, agissez immédiatement. Vous devez établir la date de départ de la prescription et démontrer qu'aucun acte interruptif valable n'est intervenu depuis.

À partir de quand court la prescription quand une liquidation judiciaire a eu lieu ?

Dans cette affaire, les juges ont fixé le point de départ au lendemain de la clôture de la liquidation judiciaire pour insuffisance d'actif. C'est à compter de cette date que le créancier retrouve la possibilité d'agir contre les co-obligés et que le délai, biennal pour un crédit à la consommation, commence à courir.

Références : 25-16.666 · 25-16666 · 2516666 · ECLI:FR:CCASS:2026:CO00480

Mots-clés

prescription biennale saisie-attribution liquidation judiciaire cession de créance co-emprunteur clôture pour insuffisance d'actif reconnaissance de dette

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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