Procédures collectives

Entreprise adverse liquidée puis clôturée pour insuffisance d'actif : votre action est irrecevable sans mandataire ad hoc

Cour d'appel de Grenoble, Chambre civile section B, 6 octobre 2026, n° RG 24/03296

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
8 min de lecture
La réponse en bref

Une société dont la liquidation judiciaire a été clôturée pour insuffisance d'actif n'existe plus et ne peut plus être valablement assignée. Le liquidateur perd sa qualité pour la représenter. Toute demande dirigée contre elle est irrecevable, sauf à faire désigner au préalable un mandataire ad hoc. Le juge relève ce défaut de qualité d'office.

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Assigner une société radiée revient à plaider contre personne. La cour d'appel de Grenoble écarte des demandes portant sur plusieurs dizaines de milliers d'euros, uniquement parce que les sociétés visées avaient disparu faute de mandataire ad hoc. Le réflexe à prendre avant toute assignation.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour d'appel de Grenoble, Chambre civile section B

Numéro

n° RG 24/03296

Solution

Infirme partiellement, réforme ou modifie certaines dispositions de la décision déférée

Chronologie de la procédure

Novembre 2009

Réception des travaux de rénovation et d'extension de l'hôtel

À partir de 2012

Déclarations de sinistres à l'assureur dommages-ouvrage

Mars 2015

Liquidation judiciaire de l'entreprise de menuiseries aluminium

Juin 2017

Dépôt du rapport d'expertise judiciaire

3 avril 2018

Clôture pour insuffisance d'actif de la liquidation de l'entreprise de menuiseries

4 juin 2019

Assignation au fond de l'assureur dommages-ouvrage par l'exploitant

4 mai 2020

Appels en cause des constructeurs et de leurs assureurs par l'assureur

13 janvier 2023

Clôture pour insuffisance d'actif de la liquidation du maître d'œuvre d'exécution

18 juillet 2024

Jugement du tribunal judiciaire

6 octobre 2026

Arrêt de la cour d'appel : demandes irrecevables faute de mandataire ad hoc

Ce que cette décision change pour vous

Si vous voulez agir contre une entreprise qui a subi une liquidation judiciaire, la première vérification n’est pas de savoir si elle est assurée ou solvable : c’est de savoir si sa liquidation a été clôturée pour insuffisance d’actif. Une fois cette clôture prononcée, la société est dissoute. Elle ne peut plus être attraite en justice. Le liquidateur, lui, n’a plus qualité pour la représenter.

Conséquence très concrète : l’assignation délivrée contre une telle société ne produit rien. Les demandes sont déclarées irrecevables, y compris pour la première fois en appel, et y compris si personne ne le soulève : le juge peut relever ce défaut de qualité d’office. Dans cette affaire, un assureur a perdu ses recours portant sur 12 289,90 euros, 53 657 euros et 13 730 euros pour cette seule raison.

La solution existe, mais elle doit être anticipée : saisir le président du tribunal pour faire désigner un mandataire ad hoc chargé de représenter la société dissoute. Sans cette démarche préalable, l’action est vouée à l’échec, quelle que soit la solidité du dossier au fond.

Deuxième enseignement, tout aussi pratique : on ne peut pas non plus demander la condamnation d’une société qui n’a jamais été appelée dans la procédure. Ici, une entreprise de chauffage n’était partie ni en première instance ni en appel ; les demandes de condamnation dirigées contre elle ont été écartées.

Troisième point, pour les entreprises assurées : un assureur qui ne reproduit pas correctement dans sa police les règles de prescription ne peut plus opposer le délai de deux ans à son assuré.

Les faits

Un exploitant hôtelier fait réaliser, en 2009, des travaux de rénovation et d’extension de son établissement. Il souscrit une assurance dommages-ouvrage. La réception a lieu en novembre 2009.

À partir de 2012, l’exploitant déclare de nombreux sinistres : charpente vrillée, tableau électrique mal placé, baignoires instables, menuiseries, canalisations, portes coupe-feu, mur de soutènement. Une expertise judiciaire est ordonnée en 2015 ; le rapport est déposé en 2017.

Entre-temps, plusieurs entreprises intervenues sur le chantier disparaissent. L’entreprise de menuiseries aluminium est placée en redressement en 2014, puis en liquidation judiciaire en 2015 ; sa liquidation est clôturée pour insuffisance d’actif le 3 avril 2018. Le maître d’œuvre d’exécution est liquidé en 2018, sa procédure étant clôturée le 13 janvier 2023.

L’exploitant assigne son assureur dommages-ouvrage en 2019. Cet assureur, condamné à indemniser, appelle en cause en 2020 les constructeurs et leurs assureurs pour se retourner contre eux — y compris les deux sociétés dont la liquidation était déjà close.

La question posée à la Cour

Peut-on obtenir la condamnation d’une société dont la liquidation judiciaire a été clôturée pour insuffisance d’actif, sans avoir fait désigner de mandataire ad hoc ? Et la juridiction peut-elle soulever seule ce problème, alors qu’aucune partie ne l’invoque ?

Ce qu’a jugé la Cour

La cour part du code civil :

La société prend fin par l’effet d’un jugement ordonnant la clôture de la liquidation judiciaire pour insuffisance d’actif.

Elle en tire la conséquence logique : à compter de la clôture, le liquidateur n’a plus qualité pour représenter la société en justice. La société n’a donc plus de représentant légal, et ne peut plus être valablement attraite.

La cour s’appuie ensuite sur le code de procédure civile, qui permet au juge de relever d’office la fin de non-recevoir tirée du défaut de qualité. Aucune des parties n’avait soulevé le point : le conseiller rapporteur l’a mis dans le débat avant l’audience et a invité chacun à présenter ses observations.

Pour l’entreprise de menuiseries, la clôture datait d’avril 2018 et l’appel en cause de mai 2020 : la société ne pouvait être représentée que par un mandataire ad hoc. Faute de l’avoir fait désigner, l’assureur voit ses demandes de 53 657 euros et 13 730 euros déclarées irrecevables. Même raisonnement pour le maître d’œuvre, dont la liquidation était close le 13 janvier 2023, soit avant le jugement de première instance de juillet 2024 : la demande de 12 289,90 euros est écartée.

La cour écarte également les demandes visant une entreprise qui n’avait jamais été mise en cause, en rappelant que nulle partie ne peut être jugée sans avoir été entendue ou appelée.

Les points clés à retenir
  • La clôture de la liquidation pour insuffisance d'actif met fin à la société : le liquidateur ne la représente plus et elle ne peut plus être assignée.
  • Seule la désignation préalable d'un mandataire ad hoc permet de diriger une demande contre une société dissoute.
  • Le juge relève d'office ce défaut de qualité, à tout stade, même si aucune partie ne le soulève.

Sur le volet assurance, la cour juge que la police se bornait à rappeler le délai de deux ans et deux causes d’interruption, sans exposer les points de départ de la prescription. Ce rappel incomplet rend le délai de prescription biennal inopposable à l’assuré. L’assureur, qui avait notifié sa prise en charge mais jamais formulé d’offre d’indemnité, est par ailleurs condamné au doublement des intérêts au taux légal sur 125 654,85 euros, à compter de l’assignation au fond — et non de l’assignation en référé, qui ne demandait qu’une expertise et ne valait donc pas mise en demeure.

Ce qu’il faut faire concrètement

Avant d’assigner une entreprise déjà passée par une procédure collective, demandez un extrait Kbis récent et consultez le BODACC. Repérez précisément la mention de clôture pour insuffisance d’actif et sa date.

Si la clôture est intervenue, saisissez le président du tribunal par requête pour faire désigner un mandataire ad hoc, et attendez cette désignation avant de délivrer l’acte. Dirigez l’assignation contre la société prise en la personne de ce mandataire.

Si votre procédure est déjà en cours et que vous découvrez la clôture, régularisez sans attendre : la désignation obtenue en cours d’instance reste préférable à une irrecevabilité constatée à l’audience.

Vérifiez aussi que chaque société dont vous demandez la condamnation a bien été appelée à la cause. Une demande visant une entreprise absente du procès sera rejetée, même si les éléments techniques lui imputent le désordre.

Quand votre recours vise l’assureur d’une entreprise disparue, examinez s’il peut être exercé directement contre cet assureur, sans passer par la condamnation de l’assuré : c’est souvent la seule voie restante.

Enfin, si vous êtes assuré et qu’on vous oppose un délai de deux ans, relisez votre police. L’absence de mention complète des causes d’interruption et des points de départ de la prescription prive l’assureur du droit de s’en prévaloir. Et si vous avez déclaré un sinistre dommages-ouvrage sans recevoir d’offre d’indemnité dans les quatre-vingt-dix jours, adressez une mise en demeure chiffrée : c’est elle qui fera courir le doublement des intérêts.

Questions fréquentes

Mon débiteur a été liquidé et radié : puis-je encore l'assigner ?

Non, pas directement. Une société dont la liquidation judiciaire a été clôturée pour insuffisance d'actif est dissoute et n'a plus de représentant. Il faut saisir le président du tribunal par requête pour faire désigner un mandataire ad hoc, puis assigner la société prise en la personne de ce mandataire. Sans cela, la demande est irrecevable.

Personne n'a soulevé le problème : le tribunal peut-il quand même rejeter ma demande ?

Oui. Le défaut de qualité à défendre est une fin de non-recevoir que le juge peut relever d'office, même si aucune partie ne l'invoque. Il doit simplement en informer les parties pour qu'elles s'expliquent. Une procédure entière peut donc tomber sur ce point, après plusieurs années de débats au fond.

L'entreprise responsable a disparu : puis-je agir contre son assureur seul ?

L'action directe contre l'assureur de responsabilité reste ouverte et constitue souvent la seule voie utile quand l'entreprise a disparu. Mais elle suppose de démontrer l'existence du désordre, son imputabilité à l'assuré et la mobilisation de la garantie. La disparition de l'entreprise ne dispense d'aucune de ces preuves.

Mon assureur m'oppose un délai de deux ans : est-ce toujours valable ?

Pas si votre contrat est incomplet. La police doit rappeler les causes d'interruption de la prescription, celles du droit commun comme celles propres au droit des assurances, et les différents points de départ du délai. À défaut, la prescription de deux ans est inopposable à l'assuré, et c'est à l'assureur de prouver qu'il a satisfait à cette obligation d'information.

Mon assureur dommages-ouvrage ne m'a jamais fait d'offre : que puis-je obtenir ?

L'assureur dispose de soixante jours pour notifier sa position sur la garantie, puis de quatre-vingt-dix jours à compter de la déclaration pour présenter une offre d'indemnité, même provisionnelle. S'il manque à l'une de ces obligations, l'indemnité est majorée de plein droit d'un intérêt égal au double du taux légal, à compter d'une mise en demeure ou d'une assignation réclamant le paiement.

Mots-clés

liquidation judiciaire clôture pour insuffisance d'actif mandataire ad hoc fin de non-recevoir défaut de qualité assurance dommages-ouvrage prescription biennale

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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