PROCÉDURES COLLECTIVES

Infirmation d'une liquidation judiciaire et adoption d'un plan de redressement sur 10 ans

18 décembre 2025 8 min de lecture LIQUIDATION JUDICIAIRE ANNULÉE ET PLAN ADOPTÉ

CA Aix-en-Provence, 18 déc. 2025, n° RG 25/01612

Par un arrêt du 18 décembre 2025, la Cour d'appel d'Aix-en-Provence a infirmé un jugement de liquidation judiciaire et adopté un plan de redressement sur 10 ans. Le tribunal de première instance avait ordonné la conversion du redressement judiciaire en liquidation, estimant l'absence de réelles perspectives de redressement. JEM-AVOCAT, intervenant pour la société débitrice, a obtenu l'infirmation de cette décision en démontrant que le redressement n'était pas manifestement impossible.

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani Avocat au Barreau de Paris

Première instance

Liquidation judiciaire

Cour d'appel

Plan de redressement 10 ans

Les faits de l'espèce

La société, société civile immobilière, a été créée le 5 avril 2000 entre cinq associés, aux fins d'acquérir une résidence secondaire.

La société a acquis une propriété moyennant la somme de 14 000 000 francs. Le prix d'acquisition a été financé par un prêt habitation de 8 000 000 francs et par les apports personnels des associés à hauteur de 6 000 000 francs. Cet emprunt a été intégralement remboursé.

Le 30 novembre 2012, la banque a consenti à la société un prêt in fine de 3 500 000 euros pour une durée de 5 ans, renouvelable deux fois pour une durée de cinq années chacune. Ce prêt a été consenti dans le cadre d'un refinancement des comptes courants d'associés et des besoins de trésorerie.

Plusieurs avenants ont successivement reporté l'exigibilité des sommes dues :

  • Avenant du 6 décembre 2017 : report au 30 novembre 2018
  • Avenant du 6 novembre 2018 : report au 30 novembre 2019
  • Avenant du 30 avril 2023 : report au 30 mai 2021

Le 2 juin 2023, la société a déclaré son état de cessation des paiements.

Par jugement du 19 juin 2023, le tribunal judiciaire de Grasse a ouvert une procédure de redressement judiciaire et fixé la date de cessation des paiements au 31 mai 2023. La période d'observation a été prolongée par jugements successifs des 25 septembre 2023, 18 décembre 2023 et 1er juillet 2024.

Il résulte du rapport du mandataire judiciaire établi en vue de l'audience du 9 décembre 2024 que :

  • Le passif déclaré s'élevait à 4 754 215,02 euros
  • Les comptes courants d'associés représentaient 1 764 055,69 euros, dont l'exigibilité devait être suspendue pendant la durée du plan
  • Le passif susceptible d'être admis pouvait être estimé à 2 689 962,03 euros hors impact des intérêts
  • La trésorerie de la société, reconstituée pendant la période d'observation, était chaque mois entre mai et octobre 2024 supérieure à 45 000 euros
  • La période d'observation avait généré un résultat net comptable négatif de 5 000 euros
  • Aucun des créanciers n'avait répondu ou ne s'était opposé au projet de plan au 3 décembre 2024

Le 8 novembre 2024, la société a déposé ses propositions de plan prévoyant le règlement des créances par échéances annuelles progressives sur 10 ans.

La décision de première instance

Le 29 novembre 2024, le mandataire judiciaire a assigné la société aux fins de conversion de la procédure de redressement en liquidation judiciaire.

À l'audience du 9 décembre 2024, ont été examinés simultanément le projet de plan et la requête en conversion.

Par jugement du 3 février 2025, le tribunal judiciaire de Grasse a :

  • Rejeté les propositions d'apurement du passif et le plan de redressement « en l'absence de réelles perspectives de redressement »
  • Mis fin à la période d'observation
  • Ordonné la conversion de la procédure en liquidation judiciaire

Le tribunal retenait notamment le résultat net négatif de la période d'observation (– 5 000 euros), le départ rapide de l'unique locataire et les charges d'intérêts élevées liées au prêt de la banque. Le jugement indiquait également que la banque s'était opposée au projet de plan, bien que ce courrier ne figurait pas dans les pièces produites devant la Cour.

La société, assistée par JEM-AVOCAT, a interjeté appel le 10 février 2025.

Les arguments développés par JEM-AVOCAT

JEM-AVOCAT a développé une argumentation articulée autour de plusieurs axes pour démontrer que le redressement de la société n'était pas manifestement impossible.

Reconstitution de la trésorerie pendant la période d'observation : JEM-AVOCAT a mis en avant que la trésorerie de la société était devenue largement positive pendant la période d'observation, dépassant 45 000 euros chaque mois entre mai et octobre 2024, démontrant la capacité de la société à générer de la trésorerie.

Perspectives de revenus locatifs : JEM-AVOCAT a justifié de démarches de mise en location et de plusieurs offres de location pour l'année 2025, représentant un revenu prévisionnel de 135 000 euros pour 8 mois de location. Ces offres n'avaient pu être finalisées du fait de la liquidation prononcée en première instance. S'y ajoutait la location du bien par les associés pendant les périodes d'inoccupation.

Garanties patrimoniales des associés : JEM-AVOCAT a produit en cause d'appel les justificatifs démontrant que les biens immobiliers détenus par les sociétés des membres de la famille des associés représentaient une valorisation nette de 21 700 000 euros, et que les prêts des associés de la société s'élevaient à 3 079 184 euros — ces sommes pouvant être réinjectées dans la société une fois les ventes opérées. L'attestation d'un commissaire aux comptes confirmait que les associés pourraient récupérer d'ici 5 années la trésorerie nécessaire à l'apurement du plan.

Vente effective démontrant le sérieux de l'engagement : JEM-AVOCAT a justifié qu'une cession de bien avait effectivement eu lieu le 31 juillet 2025 pour la somme de 520 000 euros, prouvant la réalité des perspectives de financement.

Réduction de la créance principale : Par ordonnance du juge-commissaire du 1er avril 2025, la créance de la banque a été admise au passif de la société à la somme de 2 719 979 euros à titre privilégié, contre 2 990 159,33 euros déclarés. La majoration de 3 % des intérêts conventionnels a été réduite en tant que clause pénale (de 157 808,22 euros à 15 780,22 euros) et l'indemnité d'ordre a été réduite de 142 388,33 euros à 14 238,83 euros. Le surplus de la créance consistant dans les intérêts à échoir a été rejeté pour défaut de précision sur les modalités de calcul de l'Euribor.

Erreur de calcul du tribunal : JEM-AVOCAT a contesté l'application par le tribunal d'un taux Euribor 3 mois erroné pour le calcul des charges de la société, alors que ce taux connaissait une chute importante.

Conformité légale du plan : JEM-AVOCAT a fait valoir que le plan était conforme à l'article L.626-8 du code de commerce : chaque annuité à compter de la troisième année étant supérieure à 5 % des créances admises, et à compter de la sixième année, supérieure à 10 %.

Recevabilité des pièces en langue étrangère : JEM-AVOCAT s'est opposé à la demande de rejet des pièces rédigées en italien et en anglais, en faisant valoir que ces pièces avaient fait l'objet de traductions libres.

La solution retenue par la juridiction

Par arrêt du 18 décembre 2025, la Cour d'appel d'Aix-en-Provence a infirmé le jugement en toutes ses dispositions, à l'exception de l'emploi des dépens en frais privilégiés de la procédure collective.

Sur la recevabilité des pièces en langue étrangère : la Cour a rejeté la demande du mandataire judiciaire tendant à écarter les pièces rédigées en italien et en anglais. Elle a retenu que l'article 111 de l'ordonnance de Villers-Cotterêts du 25 août 1539 ne concerne que les actes de procédure, et que ces pièces ayant fait l'objet de traductions libres, la Cour était en capacité d'en apprécier la portée dans le cadre de son pouvoir souverain (Cass. com., 14 décembre 2022, n° 20-17.768).

Sur le fond : la Cour a retenu que le redressement de la société n'apparaissait pas manifestement impossible, en application des articles L.631-1 et L.631-15 du code de commerce. Elle s'est fondée sur les éléments suivants :

  • La trésorerie de la société est devenue largement positive pendant la période d'observation
  • la société justifie de démarches de mise en location et de plusieurs offres pour 2025, non finalisées du fait de la liquidation
  • Les biens immobiliers des sociétés des associés représentent une valorisation nette de 21 700 000 euros
  • Les prêts des associés s'élèvent à 3 079 184 euros, pouvant être réinjectés une fois les ventes opérées
  • Un commissaire aux comptes a attesté que les associés pourraient récupérer d'ici 5 années la trésorerie nécessaire
  • Une vente effective a eu lieu le 31 juillet 2025 pour 520 000 euros
  • La créance de la banque a été réduite à 2 719 979 euros par le juge-commissaire
  • Le plan est conforme à l'article L.626-8 du code de commerce

Le plan adopté prévoit le règlement des créances par échéances annuelles progressives sur 10 ans :

  • Années 1 et 2 : 2 %
  • Années 3 et 4 : 5 %
  • Année 5 : 6 %
  • Année 6 : 10 %
  • Année 7 : 12 %
  • Année 8 : 15 %
  • Année 9 : 21 %
  • Année 10 : 22 %

La Cour a également ordonné :

  • L'inaliénabilité de la propriété de la société pour la durée du plan, en application de l'article L.626-14 du code de commerce
  • Le gel du remboursement des comptes courants d'associés pour la durée d'exécution du plan
  • La consignation mensuelle d'un douzième du dividende annuel entre les mains du commissaire à l'exécution du plan
  • La désignation du gérant de la société comme tenu de l'exécution du plan
  • Le maintien du mandataire judiciaire en qualité de mandataire judiciaire et sa nomination comme commissaire à l'exécution du plan

Les implications pratiques

Cet arrêt illustre plusieurs enseignements pratiques en matière de procédures collectives.

Le standard de l'« impossibilité manifeste » : la conversion d'un redressement judiciaire en liquidation ne peut être ordonnée que si le redressement est « manifestement impossible » au sens des articles L.631-1 et L.631-15 du code de commerce. Ce standard élevé implique que le simple constat de difficultés ne suffit pas : il faut que l'absence de toute perspective de redressement soit évidente.

L'importance de la production de pièces nouvelles en appel : en cause d'appel, JEM-AVOCAT a produit des éléments déterminants absents du dossier de première instance — valorisation patrimoniale des associés, attestation d'un commissaire aux comptes, preuve d'une vente effective — qui ont contribué de manière décisive à l'infirmation du jugement.

La réduction des clauses pénales bancaires : l'ordonnance du juge-commissaire réduisant la majoration d'intérêts et l'indemnité d'ordre en tant que clauses pénales a significativement diminué le passif à apurer, passant d'une créance déclarée de 2 990 159,33 euros à une créance admise de 2 719 979 euros.

La progressivité du plan : un plan comportant des annuités fortement progressives (de 2 % à 22 %) est admissible dès lors qu'il respecte les seuils de l'article L.626-8 du code de commerce (5 % à compter de la troisième année, 10 % à compter de la sixième année). La progressivité marquée ne constitue pas en soi un motif de refus du plan.

L'inaliénabilité comme garantie : la Cour a prononcé l'inaliénabilité du bien immobilier de la société pour la durée du plan en application de l'article L.626-14 du code de commerce, offrant une garantie supplémentaire aux créanciers tout en préservant l'actif nécessaire à la continuation de l'activité.

Chronologie de l'affaire

5 avril 2000

Création de la société entre cinq associés

30 novembre 2012

Prêt in fine de 3 500 000 € consenti par la banque pour 5 ans renouvelable

2 juin 2023

Déclaration de cessation des paiements par la société

19 juin 2023

Ouverture du redressement judiciaire par le TJ de Grasse — date de cessation des paiements fixée au 31 mai 2023

25 sept. 2023 — 1er juil. 2024

Prolongations successives de la période d'observation

8 novembre 2024

Dépôt des propositions de plan de redressement sur 10 ans

29 novembre 2024

Assignation en conversion en liquidation par le mandataire judiciaire

9 décembre 2024

Audience devant le TJ de Grasse : examen simultané du plan et de la requête en conversion

3 février 2025

Jugement du TJ de Grasse : rejet du plan et conversion en liquidation judiciaire

10 février 2025

Déclaration d'appel par la société, assistée de JEM-AVOCAT

1er avril 2025

Ordonnance du juge-commissaire : admission de la créance de la banque réduite à 2 719 979 €

31 juillet 2025

Vente effective d'un bien par les associés pour 520 000 €

15 octobre 2025

Audience de plaidoiries devant la CA d'Aix-en-Provence

18 décembre 2025

Arrêt de la CA d'Aix-en-Provence : infirmation de la liquidation et adoption du plan de redressement sur 10 ans

Questions fréquentes sur cette décision

Mon redressement judiciaire a été converti en liquidation : peut-on encore revenir en arrière ?

Oui, l'appel permet de faire tomber la conversion. Dans cette affaire, le tribunal avait rejeté le plan proposé et prononcé la liquidation le 3 février 2025 ; la société a fait appel le 10 février et la cour d'appel d'Aix-en-Provence a infirmé le jugement le 18 décembre 2025, en adoptant un plan de redressement sur dix ans. Chaque situation reste appréciée sur ses propres éléments.

Que veut dire exactement un redressement « manifestement impossible » ?

C'est le seuil que le tribunal doit atteindre pour convertir un redressement en liquidation, au sens des articles L.631-1 et L.631-15 du code de commerce. Le simple constat de difficultés ne suffit pas : il faut que l'absence de toute perspective de redressement soit évidente. Dans cette affaire, la cour d'appel a jugé que ce seuil n'était pas atteint.

Peut-on produire de nouvelles pièces devant la cour d'appel ?

Oui, et cela peut tout changer. Dans cette affaire, des éléments absents du dossier de première instance ont été produits en appel : la valorisation patrimoniale des sociétés des associés, l'attestation d'un commissaire aux comptes sur leur capacité à réunir la trésorerie nécessaire en cinq années, et la preuve d'une vente effective réalisée le 31 juillet 2025 pour 520 000 euros.

Sur combien d'années peut-on étaler ses dettes dans un plan de redressement ?

Le plan adopté dans cette affaire s'étale sur dix ans, avec des annuités progressives allant de 2 % les deux premières années à 22 % la dixième. L'article L.626-8 du code de commerce impose un plancher : chaque annuité doit dépasser 5 % des créances admises à compter de la troisième année, et 10 % à compter de la sixième.

Un plan qui ne rembourse presque rien les premières années peut-il être accepté ?

Oui. Dans cette affaire, les deux premières annuités ne représentaient que 2 % des créances admises, et la cour d'appel a tout de même adopté le plan. Une progressivité très marquée ne constitue pas en soi un motif de refus, dès lors que les seuils de l'article L.626-8 du code de commerce sont respectés à partir de la troisième année.

Qu'est-ce que l'entreprise doit accepter en contrepartie d'un plan de redressement ?

Des garanties peuvent lui être imposées. Dans cette affaire, la cour a prononcé l'inaliénabilité du bien immobilier pour toute la durée du plan, sur le fondement de l'article L.626-14 du code de commerce, gelé le remboursement des comptes courants d'associés, et imposé la consignation chaque mois d'un douzième du dividende annuel entre les mains du commissaire à l'exécution du plan.

Contester le montant réclamé par la banque, est-ce que cela sert à quelque chose ?

Cela peut alléger sensiblement le passif à rembourser. Dans cette affaire, le juge-commissaire a admis la créance bancaire à 2 719 979 euros alors que 2 990 159,33 euros étaient déclarés. La majoration de 3 % des intérêts a été réduite en tant que clause pénale, de même que l'indemnité d'ordre, et les intérêts à échoir ont été rejetés faute de précision sur leur calcul.

Points clés à retenir

  • La Cour d'appel a infirmé la liquidation judiciaire en retenant que le redressement n'était pas « manifestement impossible » au sens des articles L.631-1 et L.631-15 du code de commerce
  • Un plan de redressement sur 10 ans avec des échéances progressives (de 2 % à 22 %) a été adopté, conforme à l'article L.626-8 du code de commerce
  • La réduction de la créance principale par le juge-commissaire (de 2 990 159 € déclarés à 2 719 979 € admis) a renforcé la viabilité du plan
  • La production en cause d'appel de pièces nouvelles — attestation d'un commissaire aux comptes, valorisation patrimoniale et preuve d'une vente effective — a été déterminante

Résultat obtenu

Infirmation — Plan de redressement sur 10 ans adopté

LIQUIDATION JUDICIAIRE ANNULÉE ET PLAN ADOPTÉ

Référence :

CA Aix-en-Provence, 18 déc. 2025, n° RG 25/01612

Infirmation — Plan de redressement sur 10 ans adopté

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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