Procédures collectives

Sous-traitant impayé sur un chantier public : faire admettre sa créance malgré un recours contre le maître d'ouvrage

Cour d'appel de Rouen, Ch. civile et commerciale, 1 octobre 2026, n° RG 26/00161

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
7 min de lecture
La réponse en bref

L'existence d'un recours contre un tiers — maître d'ouvrage public, caution, assureur — n'autorise pas le juge-commissaire à rejeter une demande d'admission au passif. Le créancier qui prouve l'exécution de sa prestation et produit ses factures doit être admis. C'est au liquidateur qui conteste de démontrer que la somme n'est pas due.

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Un sous-traitant déclare 28 150 € au passif de l'entreprise principale en liquidation. Le juge-commissaire rejette : il n'avait qu'à se faire payer directement par l'hôpital. La cour d'appel infirme et admet la créance en entier.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour d'appel de Rouen, Ch. civile et commerciale

Numéro

n° RG 26/00161

Solution

Infirme partiellement, réforme ou modifie certaines dispositions de la décision déférée

Chronologie de la procédure

28 juin 2022

Signature du contrat de sous-traitance pour 28 150 € (écran acoustique, marché public hospitalier)

15 février 2023

Première facture d'acompte de 10 134 € TTC, impayée

23 février 2023

Résiliation du marché du titulaire par le maître d'ouvrage

6 avril 2023

Relance et émission d'une seconde facture de 23 646 € TTC

17 mai 2023

Facture définitive de 28 150 € en autoliquidation de TVA

13 juin 2023

Redressement judiciaire de l'entreprise principale

16 juin 2023

Action directe en paiement exercée contre le maître d'ouvrage

18 juillet 2023

Déclaration de créance de 28 150 € à titre chirographaire

26 juillet 2023

Refus du paiement direct : prestations inférieures à 10 % du marché initial

26 septembre 2023

Conversion en liquidation judiciaire

20 janvier 2025

Contestation intégrale de la créance par le liquidateur

17 février 2025

Maintien de la créance par le sous-traitant

4 décembre 2025

Rejet de l'admission par le juge-commissaire

1er octobre 2026

La cour d'appel infirme et admet la créance de 28 150 € à titre chirographaire

Ce que cette décision change pour vous

Si vous avez déclaré une créance au passif d’un client en liquidation et que votre demande est rejetée au motif que vous disposeriez d’un recours contre un tiers, cette décision vous donne un argument direct.

La vérification du passif ne consiste pas à vous renvoyer vers d’autres débiteurs. Elle consiste à vérifier si votre créance existe contre la société en procédure collective. Un recours possible contre le maître d’ouvrage, une caution, un assureur ou un co-contractant ne fait pas disparaître cette créance.

Trois conséquences pratiques :

  • Le rejet fondé sur « vous avez un autre recours » est infirmable en appel.
  • Se faire rejeter du passif peut au contraire bloquer vos recours contre les tiers : beaucoup de garants, comme ici une caution, attendent précisément l’issue de la procédure d’admission avant de régler.
  • La charge de la preuve reste répartie classiquement : vous prouvez l’exécution, le liquidateur qui conteste prouve l’extinction.

Vérifiez donc dès maintenant, si une contestation vous a été notifiée, sur quel motif elle repose. Un motif tiré d’un recours contre un tiers n’est pas un motif de rejet.

Les faits

Une société spécialisée en acoustique signe en juin 2022 un contrat de sous-traitance avec l’entreprise titulaire d’un marché public : la réhabilitation et l’extension du service d’accueil des urgences d’un hôpital. Objet des travaux : un écran acoustique. Montant : 28 150 euros, hors taxes, avec autoliquidation de la TVA prévue au contrat.

Les travaux devaient être exécutés entre juillet et décembre 2022. Une première facture d’acompte de 10 134 euros est émise en février 2023, puis une seconde de 23 646 euros. Aucune n’est payée. Une facture définitive de 28 150 euros est émise le 17 mai 2023, corrigeant l’erreur de TVA.

Entre-temps, le marché du titulaire est résilié par le maître d’ouvrage à compter du 23 février 2023. L’entreprise principale est placée en redressement judiciaire le 13 juin 2023, puis en liquidation le 26 septembre 2023.

Le sous-traitant déclare sa créance de 28 150 euros à titre chirographaire le 18 juillet 2023. Il avait déjà tenté, le 16 juin 2023, une action directe en paiement contre le maître d’ouvrage public. Refus le 26 juillet 2023 : le montant sous-traité ne dépassant pas 10 % du montant initial du marché, le droit au paiement direct ne s’applique pas.

Le liquidateur conteste intégralement la déclaration en janvier 2025. Le sous-traitant maintient. Le juge-commissaire rejette l’admission en décembre 2025, au motif que, s’agissant d’un marché public, le sous-traitant pouvait agir contre le maître d’ouvrage au titre du paiement direct.

La question posée à la Cour

Deux questions, en réalité.

La première : un juge-commissaire peut-il refuser d’admettre une créance au passif au motif que le créancier dispose — ou disposerait — d’un recours en paiement contre un tiers ?

La seconde : à qui revient la charge de prouver, lorsque le liquidateur conteste une facture, que la prestation a bien été exécutée et que la somme est due ?

Ce qu’a jugé la Cour

La cour part du texte de base en matière de preuve :

« Celui qui réclame l’exécution d’une obligation doit la prouver. Celui qui se prétend libéré doit justifier le paiement ou le fait qui a produit l’extinction de son obligation. » (article 1353 du code civil)

Elle examine ensuite, pièce par pièce, ce que le sous-traitant produit : le contrat de sous-traitance et son devis annexé décrivant la prestation ; les factures d’acompte et la facture définitive ; le courrier de relance adressé à l’entreprise principale ; et surtout la preuve de l’exécution.

Sur ce dernier point, la cour accepte des éléments tardifs. Le compte rendu de chantier date de juillet 2025, soit bien après la fin des travaux. La cour relève qu’il ne porte aucune réserve et ne mentionne aucun travaux restant à exécuter pour le lot concerné. S’y ajoutent une photographie de l’ouvrage réalisé et un message du directeur de travaux confirmant expressément : « je vous confirme que vous avez bien réalisé et terminé les travaux d’écran acoustique sur l’opération citée en objet », message adressé en copie aux représentants du maître d’ouvrage.

La date tardive de la confirmation ne la prive pas de valeur probante : elle établit un fait passé, l’exécution.

La cour constate ensuite que les intimés — l’entreprise en liquidation et ses mandataires — n’ont pas constitué avocat. Ils sont donc défaillants à démontrer que la facture ne serait pas due. La charge s’inverse une fois la prestation prouvée.

Quant au motif retenu par le juge-commissaire, il tombe : le paiement direct avait précisément été refusé, le marché sous-traité étant inférieur à 10 % du montant total.

L’ordonnance est infirmée. La créance est admise au passif à hauteur de 28 150 euros à titre chirographaire. Les dépens sont employés en frais privilégiés de la procédure collective.

Les points clés à retenir
  • L'existence d'un recours contre un tiers — maître d'ouvrage, caution, assureur — ne justifie pas le rejet d'une demande d'admission au passif.
  • Le créancier prouve l'exécution de sa prestation ; c'est ensuite au liquidateur contestant de démontrer que la somme n'est pas due.
  • Une attestation d'exécution établie plusieurs années après les travaux reste probante, surtout si le compte rendu de chantier ne porte aucune réserve.

Ce qu’il faut faire concrètement

Si votre créance vient d’être contestée, lisez le motif de la contestation avant tout. S’il vous renvoie vers un tiers plutôt que de discuter la réalité de votre prestation, il est juridiquement fragile. Maintenez votre créance dans le délai de trente jours que le courrier du mandataire vous impartit : passé ce délai, vous ne pouvez plus discuter la contestation.

Constituez un dossier de preuve d’exécution. Le contrat et les factures ne suffisent pas. Ajoutez le devis descriptif, les comptes rendus de chantier mentionnant votre lot sans réserve, des photographies de l’ouvrage, et un écrit du conducteur ou du directeur de travaux confirmant l’achèvement. Cet écrit peut être demandé aujourd’hui pour des travaux anciens.

Mettez en copie le maître d’ouvrage de toute confirmation d’exécution que vous obtenez. La cour a relevé que les représentants du maître d’ouvrage figuraient parmi les destinataires du message de confirmation.

Expliquez vos écarts de montants. Ici, la différence entre les factures d’acompte TTC et la facture définitive de 28 150 euros s’expliquait par l’autoliquidation de TVA prévue au contrat. Un écart non expliqué est une porte ouverte à la contestation.

Ne renoncez pas à l’admission sous prétexte que vous avez d’autres recours. C’est souvent l’inverse : les cautions et garants conditionnent leur paiement à l’issue de la vérification du passif. Un rejet vous ferme deux portes au lieu d’une.

Vérifiez le seuil de 10 % avant de compter sur le paiement direct en marché public. En dessous, le maître d’ouvrage peut refuser, comme il l’a fait ici.

Questions fréquentes

Le liquidateur refuse ma créance parce que je peux me retourner contre le maître d'ouvrage. Est-ce valable ?

Non. L'existence d'un recours contre un tiers ne supprime pas votre créance contre la société en liquidation. La vérification du passif porte uniquement sur la réalité de votre créance contre le débiteur. Un rejet fondé sur ce seul motif peut être infirmé en appel, comme l'a jugé la cour d'appel de Rouen pour un sous-traitant de 28 150 €.

Puis-je prouver l'exécution de mes travaux plusieurs années après ?

Oui. Un compte rendu de chantier établi tardivement, un message du directeur de travaux confirmant l'achèvement et des photographies de l'ouvrage ont été jugés probants, alors même qu'ils dataient de plus de deux ans après la fin du chantier. Ce qui compte est que la pièce établisse le fait passé, pas sa date d'établissement.

Que se passe-t-il si le liquidateur ne se défend pas en appel ?

Si vous avez prouvé l'exécution de votre prestation et produit vos factures, la charge de la preuve bascule : c'est au contestant de démontrer que la somme n'est pas due. Le liquidateur qui ne constitue pas avocat est défaillant à le faire. La créance est alors admise pour le montant déclaré.

Je suis sous-traitant sur un marché public : ai-je toujours droit au paiement direct ?

Non. Le paiement direct par le maître d'ouvrage public suppose que le montant de vos prestations sous-traitées dépasse 10 % du montant initial du marché. En dessous de ce seuil, le maître d'ouvrage peut refuser votre demande, même s'il vous a accepté comme sous-traitant. Votre recours reste alors la déclaration au passif.

Mes factures ne portent pas toutes le même montant à cause de la TVA. Est-ce un problème ?

Pas si l'écart s'explique. Lorsque le contrat de sous-traitance prévoit des factures hors taxes avec mention d'autoliquidation de la TVA, la facture définitive porte logiquement un montant différent des acomptes TTC. Produisez le contrat et expliquez la correction : la cour a admis cette justification sans difficulté.

Mots-clés

admission au passif sous-traitance marché public vérification des créances charge de la preuve juge-commissaire liquidation judiciaire

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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