Litiges commerciaux

Clause déséquilibrée entre professionnels : l'article 1171 du code civil est écarté au profit du code de commerce

Cour de cassation, Chambre commerciale financière et économique, 23 septembre 2026, n° 24-20.775

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
8 min de lecture
La réponse en bref

Une entreprise qui exerce une activité de production, de distribution ou de services ne peut pas invoquer l'article 1171 du code civil pour faire réputer non écrite une clause déséquilibrée. Elle relève du seul article L. 442-1, I, 2° du code de commerce, qui ouvre une action en responsabilité. Le juge doit vérifier ce point d'office, même sans demande des parties.

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Deux textes sanctionnent les clauses déséquilibrées : l'article 1171 du code civil et l'article L. 442-1, I, 2° du code de commerce. Ils ne se cumulent pas. La Cour de cassation confirme que, dès qu'un professionnel de la production, de la distribution ou des services est partie au contrat, le droit commun s'efface — et impose au juge de le relever de lui-même.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour de cassation, Chambre commerciale financière et économique

Numéro

n° 24-20.775

Solution

Cassation

Publication

Publié au Bulletin

Chronologie de la procédure

10 décembre 2018

Signature d'un contrat de prestations de nettoyage d'une durée de cinq ans, comportant une clause de suspension-résiliation avec paiement des sommes restant à courir et pénalité de 10 %.

22 juillet 2020

Le client notifie par lettre recommandée la résiliation du contrat à effet immédiat, après plusieurs reproches sur la qualité des prestations.

10 septembre 2024

La cour d'appel de Toulouse juge la résiliation fautive mais déclare la clause non écrite sur le fondement de l'article 1171 du code civil et rejette les demandes du prestataire.

23 septembre 2026

La Cour de cassation casse partiellement l'arrêt sur un moyen relevé d'office et renvoie l'affaire devant la cour d'appel de Bordeaux.

Ce que cette décision change pour vous

Si vous contestez une clause de votre contrat parce qu’elle vous paraît déséquilibrée — clause de résiliation, pénalité, indemnité de rupture, clause d’exclusivité —, le fondement que vous choisissez détermine tout : la sanction, le tribunal compétent, ce que vous devez prouver.

L’article 1171 du code civil ne vous est pas ouvert dès lors que votre cocontractant ou vous-même exercez une activité de production, de distribution ou de services. Ce texte, issu de la réforme du droit des contrats, permet de faire réputer non écrite une clause non négociable d’un contrat d’adhésion créant un déséquilibre significatif. Il est réservé aux contrats qui échappent aux régimes spéciaux.

Pour les relations entre professionnels de ces secteurs, le texte applicable est l’article L. 442-1, I, 2° du code de commerce (anciennement L. 442-6, I, 2°). Les différences sont majeures :

  • il faut démontrer une soumission ou une tentative de soumission, c’est-à-dire l’absence de négociation effective imposée par le partenaire, et pas seulement un contrat d’adhésion ;
  • la sanction est une action en responsabilité avec dommages-intérêts, là où l’article 1171 fait simplement disparaître la clause ;
  • le contentieux relève de juridictions spécialisées, avec la cour d’appel de Paris comme unique juridiction d’appel.

Conséquence très concrète : une assignation bâtie sur le mauvais fondement, ou portée devant la mauvaise juridiction, expose à un rejet ou à une cassation — même plusieurs années après. Et vous ne pouvez pas compter sur le silence de l’adversaire : le juge doit soulever la question d’office.

Vérifiez donc, avant tout contentieux sur une clause : quelle est l’activité réelle des deux parties, et existe-t-il un texte spécial excluant l’application du code de commerce à ce type de contrat.

Les faits

Une société civile d’exploitation agricole confie, par contrat à durée déterminée de cinq ans signé le 10 décembre 2018, des prestations de nettoyage de ses locaux à une SARL prestataire.

Le contrat contient une clause intitulée « suspension, résiliation ». Elle prévoit qu’en cas de manquements graves ou répétés, constatés de façon contradictoire et après mise en demeure, le client peut demander la résiliation du contrat en réglant l’intégralité des sommes restant à courir, majorées d’une pénalité de 10 %.

Après plusieurs reproches sur la qualité des prestations, le client notifie, par lettre recommandée du 22 juillet 2020, une résiliation à effet immédiat.

Le prestataire assigne son client. Il demande que la résiliation soit jugée fautive et réclame 108 110 euros de dommages-intérêts, plus 10 810 euros au titre de la clause pénale — soit exactement ce que la clause prévoyait.

La cour d’appel de Toulouse juge bien que la résiliation unilatérale est fautive. Mais elle refuse d’appliquer la clause : contrat d’adhésion, modalités non négociables et déterminées à l’avance par le prestataire, déséquilibre significatif entre les parties. Elle déclare la clause non écrite sur le fondement de l’article 1171 du code civil et rejette les demandes chiffrées du prestataire.

Le prestataire se pourvoit en cassation.

La question posée à la Cour

Un prestataire de services et son client peuvent-ils voir leur contrat soumis à l’article 1171 du code civil, ou ce texte de droit commun est-il écarté par le régime spécial du déséquilibre significatif du code de commerce ?

Et, si le régime spécial s’impose, le juge doit-il le vérifier lui-même quand aucune partie ne le soulève ?

Ce qu’a jugé la Cour

La Cour de cassation casse l’arrêt, sur un moyen relevé d’office, après avoir invité les parties à s’expliquer.

Elle rappelle les deux textes en présence.

Dans un contrat d’adhésion, toute clause non négociable, déterminée à l’avance par l’une des parties, qui crée un déséquilibre significatif entre les droits et obligations des parties au contrat est réputée non écrite. (article 1171 du code civil)

Engage la responsabilité de son auteur et l’oblige à réparer le préjudice causé le fait, par tout producteur, commerçant, industriel ou personne immatriculée au répertoire des métiers, de soumettre ou de tenter de soumettre un partenaire commercial à des obligations créant un déséquilibre significatif dans les droits et obligations des parties. (article L. 442-6, I, 2° du code de commerce, dans sa rédaction antérieure à l’ordonnance du 24 avril 2019)

Pour articuler les deux, la Cour s’appuie sur les travaux parlementaires de la loi du 20 avril 2018 ratifiant l’ordonnance du 10 février 2016. L’intention du législateur y est claire : l’article 1171, texte de droit commun, sanctionne les clauses abusives dans les contrats qui ne relèvent ni du code de commerce ni de l’article L. 212-1 du code de la consommation.

La règle qui en découle est nette : l’article 1171 du code civil ne s’applique pas aux contrats conclus par une personne exerçant des activités de production, de distribution ou de services, sauf si une autre disposition écarte elle-même l’application du texte du code de commerce à ce type de contrat.

La cour d’appel avait pourtant constaté que le prestataire, société commerciale, fournissait à son partenaire des prestations de services de nettoyage. Ce seul constat lui imposait de rechercher, de sa propre initiative, si le contrat entrait dans le champ du code de commerce et, par voie de conséquence, si l’article 1171 était applicable. En s’en dispensant, elle a violé les textes.

La cassation est partielle : restent acquis le caractère fautif de la résiliation unilatérale et la condamnation du prestataire au titre de badges d’accès non restitués. L’affaire est renvoyée devant la cour d’appel de Bordeaux.

Les points clés à retenir
  • L'article 1171 du code civil est écarté pour tout contrat conclu par une personne exerçant une activité de production, de distribution ou de services : le régime spécial du code de commerce prime.
  • Le déséquilibre significatif entre professionnels se sanctionne par une action en responsabilité fondée sur l'article L. 442-1, I, 2° du code de commerce, devant les juridictions spécialisées.
  • Le juge doit rechercher d'office si le contrat relève du code de commerce, même si aucune partie ne l'invoque.

Ce qu’il faut faire concrètement

Avant d’attaquer une clause, qualifiez les parties. Notez l’activité réelle de chacune : production, distribution, services. Dès que l’une d’elles relève de ces catégories, écartez l’article 1171 du code civil de votre argumentaire.

Bâtissez le dossier sur la soumission. L’article L. 442-1, I, 2° exige de démontrer que la clause a été imposée sans négociation possible. Rassemblez les échanges précontractuels, les projets de contrat, les refus de modification, la preuve d’un contrat type identique imposé à tous les partenaires.

Vérifiez la juridiction saisie. Le contentieux du déséquilibre significatif relève de tribunaux spécialisés et, en appel, de la seule cour d’appel de Paris. Une erreur de saisine coûte des mois.

Anticipez la différence de sanction. Sur le fondement du code de commerce, vous n’obtenez pas la disparition automatique de la clause : vous obtenez réparation d’un préjudice, qu’il faut chiffrer et justifier. Préparez vos pièces comptables en conséquence.

Si vous êtes en défense, soulevez immédiatement l’inapplicabilité de l’article 1171 quand l’adversaire s’en prévaut. Et si le juge d’appel s’est fondé sur ce texte sans vérifier le champ du code de commerce, l’arrêt est cassable.

À la rédaction de vos contrats, relisez vos clauses de résiliation anticipée, d’indemnité et de pénalité. Conservez la trace écrite des négociations clause par clause : c’est la preuve qui fait tomber le grief de soumission.

Questions fréquentes

Je suis prestataire de services : puis-je faire annuler une clause abusive de mon contrat ?

Pas sur le fondement de l'article 1171 du code civil, qui est écarté pour les professionnels de la production, de la distribution ou des services. Vous relevez de l'article L. 442-1, I, 2° du code de commerce. Il ne fait pas disparaître la clause : il ouvre une action en responsabilité pour obtenir des dommages-intérêts, à condition de prouver que la clause vous a été imposée sans négociation.

Quelle est la différence entre l'article 1171 du code civil et l'article L. 442-1 du code de commerce ?

L'article 1171 fait réputer non écrite une clause non négociable d'un contrat d'adhésion créant un déséquilibre significatif : la clause disparaît. L'article L. 442-1, I, 2° du code de commerce exige en plus la preuve d'une soumission ou tentative de soumission d'un partenaire commercial, et sanctionne par une responsabilité civile avec dommages-intérêts, devant des juridictions spécialisées.

Le juge peut-il changer lui-même le fondement juridique que j'ai choisi ?

Oui, et il le doit ici. Dès qu'il constate que les parties fournissent des prestations de production, de distribution ou de services, le juge est tenu de rechercher d'office si le contrat relève de l'article L. 442-1, I, 2° du code de commerce, et donc si l'article 1171 du code civil est applicable. Il n'a pas à attendre qu'une partie le soulève.

Devant quel tribunal porter un litige sur une clause déséquilibrée entre entreprises ?

Les actions fondées sur le déséquilibre significatif du code de commerce relèvent de juridictions spécialement désignées, et l'appel est centralisé devant la cour d'appel de Paris. Saisir un tribunal non spécialisé expose à une irrecevabilité ou à un renvoi, avec une perte de temps considérable. Le choix de la juridiction se vérifie avant toute assignation.

Ma clause de résiliation prévoit le paiement de toutes les échéances restantes : est-elle valable ?

Elle n'est pas nulle par principe. Sa contestation suppose de démontrer un déséquilibre significatif et, entre professionnels des services, qu'elle a été imposée sans négociation possible. À l'inverse, si vous pouvez prouver que la clause a été discutée et amendée lors des pourparlers, le grief de soumission tombe et la clause s'applique.

Références : 24-20.775 · 24-20775 · 2420775 · ECLI:FR:CCASS:2026:CO00461

Mots-clés

déséquilibre significatif clause abusive article 1171 code civil L. 442-1 code de commerce contrat d'adhésion contentieux commercial

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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