Procédures collectives

Votre adversaire est placé en redressement pendant le procès : vos demandes de paiement sont bloquées

Cour d'appel de Bordeaux, 4ème CHAMBRE COMMERCIALE, 30 septembre 2026, n° RG 24/04770

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
8 min de lecture
La réponse en bref

Quand une société est placée en redressement judiciaire pendant un procès, toute demande de condamnation à payer contre elle est bloquée. L'instance reprend seulement après déclaration de la créance au passif, et uniquement pour faire fixer son montant. Le mandataire judiciaire et le commissaire à l'exécution du plan doivent être appelés en cause.

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Une cession de fonds de syndic tourne au contentieux sur les honoraires encaissés. En cours d'appel, le demandeur est placé en redressement judiciaire. La cour d'appel de Bordeaux suspend tout : ni la procédure collective ni les preuves chiffrées ne sont en état.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour d'appel de Bordeaux, 4ème CHAMBRE COMMERCIALE

Numéro

n° RG 24/04770

Solution

Réouverture des débats

Chronologie de la procédure

1er avril 2021

Cession de la branche syndic de copropriété, prix provisoire de 70 000 euros outre 30 000 euros pour le droit au bail

30 décembre 2021

Envoi au cessionnaire de la liste définitive des immeubles transmis

17 janvier 2023

Ordonnance de référé condamnant le cessionnaire à payer 29 779,99 euros de solde de prix

14 avril 2023

Assignation du cédant devant le tribunal de commerce de Bordeaux

26 septembre 2024

Jugement déboutant les deux parties de leurs demandes

30 octobre 2024

Déclaration d'appel du cessionnaire

19 mars 2025

Ouverture du redressement judiciaire de l'appelante, cessation des paiements au 15 janvier 2025

6 mai 2026

Arrêté du plan de redressement sur dix ans et désignation du commissaire à l'exécution du plan

30 septembre 2026

Arrêt avant dire droit : réouverture des débats et renvoi à la mise en état

Ce que cette décision change pour vous

Deux leçons très concrètes, utiles bien au-delà de l’immobilier.

Première leçon : votre adversaire peut tomber en procédure collective en pleine instance. Si cela arrive, toutes vos demandes de paiement contre lui sont gelées. Vous ne pouvez plus obtenir sa condamnation à vous verser quoi que ce soit, y compris les frais d’avocat de l’article 700 et les dépens, dès lors que la créance est née avant le jugement d’ouverture ou de l’instance en cours à cette date. La seule voie est la déclaration de créance au passif, puis la reprise de l’instance avec les organes de la procédure appelés en cause, pour faire constater et fixer le montant, non pour obtenir un paiement.

Conséquence pratique : surveillez la situation de votre adversaire pendant toute la durée du procès. Un simple extrait Kbis à jour révèle l’ouverture d’une procédure. Ici, c’est la cour elle-même qui a découvert le redressement judiciaire en consultant le Kbis, aucune partie ne l’ayant signalé.

Seconde leçon : un tableau Excel ne vaut pas preuve. Quand vous réclamez une somme, vous devez démontrer ligne par ligne d’où elle vient. Un récapitulatif global, construit par vous, non rattaché à des pièces justificatives identifiables et non certifié par un professionnel du chiffre, ne suffit pas. La cour a démonté le tableau produit en pointant les virements qui ne correspondaient pas à la période réclamée.

Vérifiez donc, avant toute demande chiffrée : chaque euro réclamé est-il rattaché à une date, un libellé, un montant et une période précise ?

Les faits

Une agence immobilière exploitait une branche d’activité de syndic de copropriété. Par acte du 1er avril 2021, elle a cédé cette branche à une autre société : fichier de clientèle et droits de présentation des mandats de syndic, au prix provisoire de 70 000 euros, plus 30 000 euros pour le droit au bail.

Le cessionnaire a reproché au cédant d’avoir continué à encaisser, après le 1er avril 2021, des honoraires qui lui revenaient selon l’article 6 de l’acte. Il a chiffré sa réclamation à 45 764,41 euros, alors qu’il n’aurait lui-même perçu que 16 135,17 euros. Il reprochait aussi au cédant d’avoir transféré quarante-trois mandats pour une durée inférieure aux dix-huit mois promis, et de n’avoir jamais transféré l’un des mandats.

Le cédant a répondu qu’il est impossible de percevoir des honoraires de syndic avant d’avoir été désigné par l’assemblée générale des copropriétaires, et que l’obligation de présentation des mandats est une obligation de moyens : il ne peut garantir la durée votée par les copropriétaires.

Le tribunal de commerce de Bordeaux a débouté tout le monde en septembre 2024. Appel.

En mars 2025, soit après la déclaration d’appel, le cessionnaire appelant a été placé en redressement judiciaire, la date de cessation des paiements étant fixée au 15 janvier 2025. En mai 2026, un plan de redressement de dix ans a été arrêté, avec désignation d’un commissaire à l’exécution du plan.

La question posée à la Cour

Une société en appel est placée en redressement judiciaire en cours d’instance. Son adversaire continue à demander sa condamnation à payer. La cour peut-elle statuer ? Et à défaut, de quelles pièces a-t-elle besoin pour trancher le fond ?

Ce qu’a jugé la Cour

La cour ordonne la réouverture des débats et ne tranche rien.

Sur la procédure collective, elle rappelle les textes :

Le jugement d’ouverture interrompt ou interdit toute action en justice de la part de tous les créanciers dont la créance n’est pas mentionnée au I de l’article L. 622-17 et tendant à la condamnation du débiteur au paiement d’une somme d’argent. (article L. 622-21, I, du code de commerce)

Les instances en cours sont interrompues jusqu’à ce que le créancier poursuivant ait procédé à la déclaration de sa créance ; elles sont alors reprises de plein droit, le mandataire judiciaire et, le cas échéant, l’administrateur ou le commissaire à l’exécution du plan dûment appelés, mais tendent uniquement à la constatation des créances et à la fixation de leur montant. (article L. 622-22)

Les demandes du cédant intimé — confirmation de la condamnation aux frais de première instance, paiement de 4 309,23 euros d’honoraires du quatrième trimestre 2021, frais d’appel — tendent toutes à la condamnation d’une société en redressement au paiement de créances antérieures. Or rien au dossier n’établit que ce créancier a déclaré ses créances au passif. Ni le mandataire judiciaire, ni le commissaire à l’exécution du plan n’ont été appelés en la cause. Les jugements d’ouverture et d’arrêté du plan ne sont même pas produits : la cour ignore si un administrateur judiciaire a été désigné et avec quelle mission, point dont dépend le sort des demandes propres de l’appelante.

Sur la preuve, la cour applique l’article 9 du code de procédure civile : chaque partie prouve les faits nécessaires au succès de sa prétention. Le tableau récapitulatif de l’appelante ne distingue pas les sommes rémunérant la période postérieure au 1er avril 2021 de celles se rapportant à des exercices antérieurs. Les relevés bancaires portent des virements libellés « solde 2020 » ou « honos 19/20 ». Plusieurs montants retenus dépassent l’honoraire annuel de l’immeuble concerné. Un premier tableau, lui, reposait sur un calcul théorique — les trois quarts de l’honoraire annuel — et non sur des encaissements constatés. Aucun tableau n’est certifié par un professionnel du chiffre.

La cour enjoint donc de produire un décompte immeuble par immeuble, établi par référence aux relevés bancaires, avec pour chaque virement sa date, son libellé, son montant et la période d’honoraires concernée.

Les points clés à retenir
  • Le jugement d'ouverture d'un redressement judiciaire interrompt l'instance et interdit toute condamnation du débiteur à payer une créance antérieure, frais d'avocat et dépens compris.
  • L'instance ne reprend qu'après déclaration de créance au passif, avec le mandataire judiciaire et, le cas échéant, le commissaire à l'exécution du plan appelés en cause, et seulement pour fixer le montant de la créance.
  • Un tableau récapitulatif établi par la partie elle-même, non certifié et non adossé virement par virement aux relevés bancaires, ne prouve pas la somme réclamée.

Ce qu’il faut faire concrètement

Tirez un Kbis de votre adversaire à chaque étape du procès. C’est gratuit, immédiat, et cela vous évite de découvrir trop tard l’ouverture d’une procédure collective. Faites-le notamment avant de conclure et avant la clôture.

Si votre adversaire est en procédure collective, déclarez votre créance sans attendre. Vous disposez en principe de deux mois à compter de la publication du jugement d’ouverture au BODACC. Sans déclaration, votre instance reste interrompue et votre créance devient inopposable au plan.

Appelez les organes de la procédure en la cause. Mandataire judiciaire, administrateur judiciaire s’il en existe un et selon sa mission, commissaire à l’exécution du plan après arrêté du plan. Une instance reprise sans eux est irrégulière.

Reformulez vos demandes. Ne demandez plus la condamnation à payer, mais la fixation de votre créance au passif. Une demande mal formulée expose au rejet.

Produisez les jugements, pas seulement le Kbis. Le jugement d’ouverture et le jugement arrêtant le plan indiquent qui a été désigné et avec quelle mission. Le juge ne peut pas statuer sur de simples mentions au registre.

Construisez vos demandes chiffrées à partir des pièces, pas l’inverse. Pour chaque somme réclamée : la pièce justificative, sa date, son libellé, son montant, la période couverte. Écartez les lignes qui se rapportent à une autre période. Vérifiez qu’aucun montant retenu n’excède ce que le contrat prévoyait.

Faites certifier votre décompte par un expert-comptable quand la réclamation agrège des dizaines d’opérations. La cour relève expressément l’absence de certification par un professionnel du chiffre.

Questions fréquentes

Mon client est placé en redressement judiciaire alors que mon procès contre lui est en cours : que se passe-t-il ?

L'instance est automatiquement interrompue. Vous ne pouvez plus obtenir sa condamnation à payer. Vous devez déclarer votre créance au passif entre les mains du mandataire judiciaire, puis reprendre l'instance en appelant en cause le mandataire et, le cas échéant, l'administrateur ou le commissaire à l'exécution du plan. L'instance reprise tend uniquement à faire fixer le montant de votre créance.

Puis-je encore obtenir le remboursement de mes frais d'avocat contre une société en redressement ?

Non, pas sous forme de condamnation à payer, si la créance de frais est née avant le jugement d'ouverture ou de l'instance en cours à cette date. Elle suit le même régime que les autres créances antérieures : déclaration au passif puis fixation par le juge. Le paiement dépendra ensuite des modalités du plan de redressement.

Un tableau Excel récapitulant les sommes que l'on me doit suffit-il devant un tribunal ?

Non. Un tableau établi par vous-même reste une allégation, pas une preuve. Chaque ligne doit renvoyer à une pièce identifiable : relevé bancaire, facture, appel de fonds, avec date, libellé, montant et période concernée. Quand la réclamation agrège de nombreuses opérations, une certification par un expert-comptable renforce fortement sa crédibilité.

J'ai racheté une branche d'activité : à partir de quand les revenus des clients transférés me reviennent-ils ?

Cela dépend de la rédaction de l'acte de cession et de la nature de l'activité. Quand l'exercice du métier suppose une désignation par le client — mandat de syndic voté en assemblée générale, par exemple — la date contractuelle de transfert et la date de prise d'effet réelle peuvent diverger. Rédigez une clause qui tranche expressément ce décalage.

Le vendeur s'est engagé à me présenter des mandats pour dix-huit mois minimum : est-ce une garantie ferme ?

Pas nécessairement. Quand la durée du contrat dépend d'un vote de tiers que le cédant ne maîtrise pas, l'engagement peut n'être qu'une obligation de moyens : il doit tout mettre en œuvre, sans garantir le résultat. Pour obtenir une garantie ferme, l'acte doit le stipuler expressément, avec une indemnité chiffrée en cas de durée inférieure.

Mots-clés

redressement judiciaire déclaration de créance interruption d'instance cession de fonds de commerce charge de la preuve commissaire à l'exécution du plan

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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