Entreprises en difficulté

Redressement judiciaire ouvert sur une dette fiscale que vous contestez : faire tomber le jugement en appel

Cour d'appel de Paris, Pôle 5 - Chambre 8, 20 octobre 2026, n° RG 26/06704

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
8 min de lecture
La réponse en bref

Une dette fiscale contestée par une réclamation contentieuse en cours n'entre pas dans le passif exigible. Elle ne peut donc pas servir à caractériser la cessation des paiements ni à justifier l'ouverture d'un redressement judiciaire. Le jugement d'ouverture fondé sur une telle créance incertaine est infirmé, et les dépens sont mis à la charge du Trésor public.

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Le parquet demande l'ouverture d'un redressement judiciaire sur la base d'une dette fiscale de 30 466 €. Deux jours après le jugement, l'administration dégrève 28 904 €. La cour d'appel efface la procédure : une créance contestée n'est pas une créance exigible.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour d'appel de Paris, Pôle 5 - Chambre 8

Numéro

n° RG 26/06704

Solution

Infirme la décision déférée dans toutes ses dispositions, à l'égard de toutes les parties au recours

Chronologie de la procédure

16 février 2011

Création de la société

16 juillet 2025

Le tribunal de commerce ordonne une enquête et désigne un juge enquêteur

18 mars 2026

Jugement ouvrant le redressement judiciaire, cessation des paiements fixée au 19 septembre 2024

20 mars 2026

Avis de dégrèvement fiscal de 28 904 € sur une dette de 30 466,41 €

24 mars 2026

Remboursement de 667,59 € par le service des impôts

3 avril 2026

Déclaration d'appel de la société

2 juillet 2026

Le premier président arrête l'exécution provisoire du jugement

15 juillet 2026

Le tribunal met fin au redressement judiciaire (article L. 631-16)

20 octobre 2026

La cour d'appel infirme le jugement et dit n'y avoir lieu à ouverture d'une procédure collective

Ce que cette décision change pour vous

Si un tribunal de commerce vous a placé en redressement judiciaire sur la base d’une dette fiscale ou sociale que vous contestez, le jugement est attaquable. La règle est simple : une créance dont le sort dépend d’un recours en cours est une créance incertaine. Elle ne peut pas être comptée dans le passif exigible qui sert à caractériser la cessation des paiements.

Concrètement, trois conséquences.

Premièrement, la réclamation contentieuse déposée auprès du service des impôts suffit. Il n’est pas nécessaire d’avoir déjà obtenu gain de cause : il suffit que le recours soit pendant et sérieux au jour où le tribunal statue.

Deuxièmement, l’appel reste utile même si la procédure collective a déjà pris fin entre-temps. Ici, le tribunal avait clôturé le redressement en juillet 2026 ; la cour a néanmoins infirmé le jugement d’ouverture. L’intérêt est évident : effacer la procédure, et non simplement la voir s’arrêter. Une entreprise dont le redressement a été annulé n’a jamais été en redressement.

Troisièmement, l’arrêt de l’exécution provisoire se demande au premier président de la cour d’appel. C’est ce qui a permis ici de geler les effets du jugement pendant l’instance d’appel.

Vérifiez donc, dans votre propre dossier : avez-vous une réclamation écrite déposée auprès de l’administration ? À quelle date ? Est-elle antérieure au jugement d’ouverture ? Ces trois réponses décident du sort de l’appel.

Les faits

Une société de vente par correspondance et d’import-export, créée en 2011, exerce depuis un siège en Seine-et-Marne. Sur requête du ministère public, le tribunal de commerce de Melun est saisi d’une demande d’ouverture de redressement judiciaire.

Le tribunal ordonne d’abord une enquête et désigne un juge enquêteur, puis un expert. Le rapport fait état d’une dette de 30 466,41 € envers le service des impôts des entreprises, au titre de la TVA, de la CFE, de l’impôt sur les sociétés et d’amendes fiscales portant sur 2023 et 2024.

Le 18 mars 2026, le tribunal ouvre le redressement judiciaire, fixe la date de cessation des paiements au 19 septembre 2024, désigne un mandataire judiciaire, un juge-commissaire et un commissaire-priseur. Son raisonnement : la société ne justifie pas d’une trésorerie suffisante pour payer la dette fiscale, et ne bénéficie d’aucune réserve de crédit ni d’aucun moratoire.

Deux jours plus tard, le 20 mars 2026, l’administration fiscale établit un avis de dégrèvement de 28 904 €. Le 24 mars, la société obtient en plus un remboursement de 667,59 €. Le passif fiscal réel tombe à 894,82 €.

La société fait appel le 3 avril. Le premier président arrête l’exécution provisoire le 2 juillet. Le 15 juillet, le tribunal met fin au redressement judiciaire. Le ministère public lui-même, dans son avis écrit, demande à la cour d’infirmer le jugement.

La question posée à la Cour

Une dette fiscale qui fait l’objet d’une réclamation contentieuse au jour du jugement peut-elle être intégrée au passif exigible permettant de constater la cessation des paiements ?

Et accessoirement : la société peut-elle obtenir de l’État réparation des frais et du préjudice commercial causés par une procédure collective injustifiée ?

Ce qu’a jugé la Cour

La cour part du texte :

« Il est institué une procédure de redressement judiciaire ouverte à tout débiteur […] qui, dans l’impossibilité de faire face au passif exigible avec son actif disponible, est en cessation des paiements. » (article L. 631-1 du code de commerce)

Elle rappelle ensuite la règle dégagée par la Cour de cassation : sont exclues du passif exigible les dettes incertaines, c’est-à-dire les créances litigieuses dont le sort définitif dépend d’une instance pendante ou d’une décision encore susceptible de recours. Il en va ainsi d’une créance fiscale ayant donné lieu à un avis de mise en recouvrement contre lequel un recours a été formé.

Application au dossier : au jour du jugement d’ouverture, la dette fiscale faisait l’objet d’une réclamation contentieuse, établie par les échanges produits avec le service des impôts. Le tribunal lui-même en avait connaissance, puisque son jugement mentionnait « un courriel du dirigeant indiquant être en attente du retour de l’administration fiscale ». Le caractère sérieux de la contestation est confirmé par le dégrèvement intervenu deux jours plus tard. Cette dette ne pouvait donc pas figurer au passif exigible.

La cour ajoute un second motif, surabondant mais parlant. Après dégrèvement et remboursement, le passif résiduel s’élevait à 894,82 €, alors que les soldes bancaires de la société étaient de 1 529,36 € au CIC, 384,42 € sur PayPal et 4 556,66 € sur Wise. L’actif disponible couvrait largement le passif exigible.

Enfin, la cessation des paiements s’apprécie au jour où la cour statue. Aucun élément ne démontrait un état de cessation des paiements à cette date, et le redressement avait d’ailleurs pris fin par application de l’article L. 631-16.

Sur l’indemnisation, en revanche, la demande échoue pour un motif de procédure. L’article 38 de la loi du 3 avril 1955 impose que toute action tendant à faire déclarer l’État débiteur pour des causes étrangères à l’impôt et au domaine soit dirigée, à peine de nullité, contre l’agent judiciaire du Trésor. La société avait assigné l’État représenté par le ministère public. Les demandes de 4 512,54 € de frais et 2 000 € de préjudice commercial sont donc écartées.

Il reste que le ministère public, demandeur à l’ouverture et succombant, supporte les dépens de première instance et d’appel, y compris les frais de greffe à hauteur de 1 524,13 €.

Les points clés à retenir
  • Une créance fiscale frappée d'une réclamation contentieuse est une dette incertaine : elle est exclue du passif exigible et ne peut fonder la cessation des paiements.
  • La cessation des paiements s'apprécie au jour où la cour d'appel statue, et non seulement à la date du jugement d'ouverture.
  • Une action en indemnisation contre l'État doit être dirigée contre l'agent judiciaire du Trésor, à peine de nullité ; les dépens, eux, peuvent être mis à la charge du Trésor public.

Ce qu’il faut faire concrètement

Déposez votre réclamation contentieuse par écrit auprès du service des impôts dès que vous contestez un avis de mise en recouvrement, et conservez l’accusé de réception. C’est cette pièce, datée, qui neutralise la dette devant le tribunal.

Produisez ces échanges avant l’audience d’ouverture, et pas seulement en appel. Un simple courriel au tribunal indiquant que vous attendez une réponse de l’administration ne suffit pas : versez la réclamation elle-même.

Si le jugement d’ouverture est déjà rendu, faites appel dans les délais et saisissez immédiatement le premier président de la cour d’appel d’une demande d’arrêt de l’exécution provisoire. C’est ce qui limite les dégâts pendant l’instance.

N’abandonnez pas l’appel au motif que la procédure a été clôturée entre-temps : l’infirmation efface le jugement, ce que la clôture ne fait pas.

Rassemblez les soldes de tous vos comptes, y compris les plateformes de paiement en ligne. Ils comptent comme actif disponible.

Si vous entendez réclamer à l’État les frais d’une procédure injustifiée, dirigez l’action contre l’agent judiciaire du Trésor. Assigner le ministère public expose la demande à la nullité. Demandez en revanche la mise des dépens, frais de greffe compris, à la charge du Trésor public.

Questions fréquentes

Le fisc me réclame une somme que je conteste : peut-on m'ouvrir un redressement judiciaire sur cette base ?

Non. Une dette fiscale faisant l'objet d'une réclamation contentieuse en cours est une créance incertaine. Elle est exclue du passif exigible servant à caractériser la cessation des paiements. Pour que cet argument fonctionne, il faut produire la réclamation écrite et les échanges avec l'administration, datés et antérieurs au jugement d'ouverture.

La procédure collective est déjà terminée : ai-je encore intérêt à faire appel du jugement d'ouverture ?

Oui. La clôture de la procédure arrête ses effets pour l'avenir, mais le jugement d'ouverture subsiste, avec sa publicité et ses conséquences commerciales et bancaires. L'infirmation en appel efface juridiquement la procédure : la cour dit qu'il n'y avait pas lieu à ouverture. C'est la seule voie pour faire disparaître le jugement lui-même.

À quelle date le juge apprécie-t-il la cessation des paiements en appel ?

Au jour où la cour d'appel statue. L'état de cessation des paiements doit exister à cette date, et non uniquement à celle du jugement de première instance. Il faut donc communiquer à la cour des éléments actualisés : soldes bancaires, état du passif, dégrèvements obtenus. À défaut d'éléments démontrant la cessation des paiements, l'ouverture ne peut être maintenue.

Puis-je obtenir réparation des frais causés par une procédure collective injustifiée ?

L'action doit être dirigée contre l'agent judiciaire du Trésor, et non contre le ministère public ou l'État en général : l'article 38 de la loi du 3 avril 1955 le prévoit à peine de nullité. En revanche, les dépens, y compris les frais de greffe, peuvent être mis à la charge du Trésor public lorsque le parquet, demandeur à l'ouverture, succombe.

Les soldes de mes comptes PayPal ou Wise comptent-ils comme actif disponible ?

Oui. Les sommes immédiatement mobilisables sur des plateformes de paiement sont de l'actif disponible au même titre qu'un solde bancaire classique. Dans cette affaire, les soldes cumulés d'un compte bancaire et de deux plateformes ont suffi à couvrir le passif exigible résiduel. Pensez à produire les relevés datés de l'ensemble de vos comptes.

Mots-clés

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Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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