Procédures collectives

Créance contestable admise au passif : la réclamation d'un tiers peut la faire tomber pour tout le monde

Cour de cassation, Chambre commerciale financière et économique, 21 octobre 2026, n° 26-70.013

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
7 min de lecture
La réponse en bref

La décision qui accueille une réclamation contre l'état des créances ne se limite pas à écarter la créance au profit du réclamant : elle se substitue à l'admission initiale à l'égard de toutes les parties appelées à l'instance — créancier, débiteur, liquidateur. Elle est portée sur l'état des créances et peut aboutir au rejet total ou partiel de la créance déjà admise.

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Une créance a été admise au passif d'une procédure collective et vous estimez qu'elle n'existe pas, ou pas à ce montant. Vous n'étiez pas partie à l'instance d'admission. La Cour de cassation précise, dans un avis rendu le 21 octobre 2026, la portée exacte de la réclamation ouverte à tout intéressé : elle ne produit pas un effet relatif, elle efface l'admission pour tous.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour de cassation, Chambre commerciale financière et économique

Numéro

n° 26-70.013

Solution

Avis

Publication

Publié au Bulletin

Chronologie de la procédure

26 mai 2026

Demande d'avis formée par le juge-commissaire de la procédure collective de la société FH holding, tribunal de commerce de Rennes

13 août 2026

Réception de la demande d'avis par la Cour de cassation

20 octobre 2026

Examen de la demande en séance de la chambre commerciale

21 octobre 2026

Avis rendu : la décision accueillant la réclamation se substitue à l'admission initiale à l'égard de toutes les parties appelées

Ce que cette décision change pour vous

Si une créance a été admise au passif d’une procédure collective alors qu’elle vous paraît fictive, surévaluée ou mal qualifiée, la réclamation prévue par l’article L. 624-3-1 du code de commerce n’est pas un recours de second rang. Elle a une vraie force : la décision qui l’accueille remplace purement et simplement la décision d’admission initiale, à l’égard du créancier, du débiteur et du liquidateur appelés à l’instance.

Trois conséquences concrètes.

Première conséquence : vous n’avez pas à vous contenter d’une inopposabilité. Le créancier dont l’admission est remise en cause ne conserve pas sa créance au passif pour les autres. Si le juge-commissaire accueille la réclamation, la créance peut être rejetée en tout ou partie, bien qu’elle ait déjà été admise.

Deuxième conséquence : l’état des créances est modifié. La nouvelle décision y est portée. Ce n’est pas un document théorique : c’est lui qui détermine qui touche quoi dans les répartitions. Une créance chassée de l’état, c’est un passif réduit et une part plus grande pour les autres.

Troisième conséquence : le délai est court. La réclamation se présente dans le mois de la publication au BODACC du dépôt de l’état des créances au greffe. Passé ce délai, l’admission se fige. Si vous êtes associé, coobligé, caution, co-contractant ou créancier concurrent dans une procédure collective, la surveillance du BODACC n’est pas une formalité : c’est la condition d’accès à ce recours.

Vérifiez donc, dès l’ouverture d’une procédure qui vous touche de près ou de loin : la date de dépôt de l’état des créances, la date de publication, et le contenu exact des admissions prononcées.

Les faits

Une procédure collective est ouverte au tribunal de commerce de Rennes à l’encontre de la société FH holding. L’état des créances est constitué puis déposé au greffe, après que le juge-commissaire a statué sur les déclarations.

Une société tierce, la société Océane, forme une réclamation contre cet état des créances. Elle n’était pas partie aux instances d’admission : elle agit comme personne intéressée, voie ouverte par l’article L. 624-3-1 du code de commerce à ceux qui ne sont pas le créancier déclarant, le débiteur ou le mandataire.

Le juge-commissaire saisi de cette réclamation s’interroge sur l’étendue de ses pouvoirs. Peut-il seulement déclarer l’admission inopposable au réclamant ? Ou peut-il revenir sur l’admission elle-même, pour tout le monde ? Plutôt que de trancher seul une question qu’aucune décision n’avait réglée, il saisit la Cour de cassation d’une demande d’avis.

La question posée à la Cour

Quels sont les effets d’une décision rendue sur une réclamation au sens de l’article L. 624-3-1 du code de commerce ?

Trois branches étaient soumises à la Cour. La décision peut-elle avoir pour seul effet de rendre l’admission inopposable à l’auteur de la réclamation ? Modifie-t-elle l’état des créances à l’égard de tous — tiers intéressé, débiteur, créancier, liquidateur ? Peut-elle conduire au rejet de créances pourtant déjà admises, ou au renvoi des parties à mieux se pourvoir prévu par l’article R. 624-5 du code de commerce ?

L’enjeu est simple à formuler. Soit la réclamation est un recours à effet relatif, utile au seul réclamant, et l’état des créances reste inchangé pour les autres. Soit elle est un véritable recours de rétractation, qui efface l’admission.

Ce qu’a jugé la Cour

La Cour de cassation déclare d’abord la demande recevable : la question est nouvelle, présente une difficulté sérieuse et est susceptible de se poser dans de nombreux litiges.

Sur le fond, elle s’appuie sur une notion centrale du contentieux de l’admission : le lien d’indivisibilité entre le créancier, le débiteur et le liquidateur. Une créance ne peut pas exister pour l’un et ne pas exister pour l’autre. L’admission n’est pas divisible.

Elle rappelle les textes applicables.

« Les décisions d’admission ou de rejet des créances ou d’incompétence prononcées par le juge-commissaire sont portées sur un état qui est déposé au greffe du tribunal. Toute personne intéressée, à l’exclusion de celles mentionnées à l’article L. 624-3, peut former une réclamation devant le juge-commissaire dans des conditions fixées par décret en Conseil d’État. » (article L. 624-3-1 du code de commerce)

« Tout intéressé peut présenter une réclamation devant le juge-commissaire dans le délai d’un mois à compter de la publication. » (article R. 624-8 du code de commerce)

De cette indivisibilité, la Cour tire la conséquence : la décision qui accueille la réclamation portant sur l’existence, le montant ou la nature de la créance se substitue à la décision initiale d’admission à l’égard de toutes les parties appelées à l’instance. Elle doit être portée sur l’état des créances. Et elle peut conduire soit au rejet de tout ou partie d’une créance précédemment admise, soit au renvoi des parties à mieux se pourvoir sur le fondement de l’article R. 624-5 du code de commerce — c’est-à-dire devant la juridiction compétente lorsque la contestation excède les pouvoirs du juge-commissaire.

Les points clés à retenir
  • La décision qui accueille la réclamation se substitue à l'admission initiale à l'égard de toutes les parties appelées à l'instance : elle n'a pas un simple effet d'inopposabilité au réclamant.
  • Elle est portée sur l'état des créances et peut aboutir au rejet total ou partiel d'une créance déjà admise.
  • La réclamation se forme devant le juge-commissaire dans le délai d'un mois à compter de la publication au BODACC du dépôt de l'état des créances.

Ce qu’il faut faire concrètement

Surveillez les publications au BODACC relatives à toute procédure collective dans laquelle vous avez un intérêt : associé, caution, coobligé, créancier concurrent, partie à un contentieux parallèle. L’insertion indiquant le dépôt de l’état des créances fait courir le délai d’un mois.

Allez consulter l’état des créances au greffe du tribunal. Le texte le prévoit expressément : toute personne peut en prendre connaissance. Vous y verrez le détail des admissions, des rejets et des décisions d’incompétence.

Vérifiez, créance par créance, trois points : l’existence (la dette est-elle réelle ?), le montant (correspond-il aux pièces ?), la nature (chirographaire, privilégiée, garantie ?). Ce sont exactement les trois objets sur lesquels la Cour admet que la réclamation porte.

Réunissez les pièces avant d’agir : contrats, factures, correspondances, relevés, décisions antérieures. La réclamation n’est pas une protestation, c’est une instance ; le juge-commissaire tranche au vu des pièces.

Appelez toutes les parties concernées à l’instance. C’est la condition posée par l’avis pour que la nouvelle décision produise son plein effet : elle se substitue à l’admission à l’égard des parties appelées. Omettre le liquidateur, le débiteur ou le créancier admis fragilise le résultat obtenu.

Anticipez enfin l’hypothèse du renvoi à mieux se pourvoir. Si la contestation soulève une question qui dépasse les pouvoirs du juge-commissaire — un litige sur la validité d’un contrat, par exemple —, les parties seront renvoyées devant la juridiction compétente, dans le délai imparti. Prévoyez ce second temps dès le dépôt de la réclamation.

Questions fréquentes

Je ne suis pas créancier de la société en liquidation, puis-je quand même contester une créance admise ?

Oui. L'article L. 624-3-1 du code de commerce ouvre la réclamation contre l'état des créances à toute personne intéressée, à l'exclusion du créancier déclarant, du débiteur et du mandataire, qui disposent d'autres voies. Il suffit de justifier d'un intérêt : associé, caution, coobligé, créancier concurrent dont la part de répartition dépend du passif admis.

Combien de temps ai-je pour former une réclamation contre l'état des créances ?

Un mois. Le délai court à compter de la publication au Bulletin officiel des annonces civiles et commerciales de l'insertion indiquant le dépôt de l'état des créances au greffe du tribunal. Passé ce délai, les admissions portées sur l'état deviennent définitives. La surveillance régulière des publications au BODACC est donc indispensable dès l'ouverture de la procédure.

Si ma réclamation aboutit, la créance reste-t-elle admise pour les autres ?

Non. La Cour de cassation a jugé que la décision accueillant la réclamation se substitue à la décision d'admission initiale à l'égard de toutes les parties appelées à l'instance : créancier, débiteur, liquidateur. Elle est portée sur l'état des créances. La créance peut donc être rejetée en tout ou partie, et le passif de la procédure s'en trouve modifié pour tous.

Que signifie « renvoi des parties à mieux se pourvoir » ?

Lorsque la contestation soulève une question qui excède les pouvoirs du juge-commissaire — par exemple la validité ou l'interprétation d'un contrat —, il ne tranche pas lui-même : il renvoie les parties devant la juridiction compétente, sur le fondement de l'article R. 624-5 du code de commerce. Il faut alors saisir cette juridiction dans le délai fixé, sous peine de forclusion.

Sur quoi exactement peut porter ma réclamation ?

Sur l'existence de la créance, son montant ou sa nature. Ce sont les trois objets expressément visés par la Cour de cassation. Vous pouvez donc soutenir que la dette n'existe pas, qu'elle est surévaluée, ou qu'elle a été admise à tort comme privilégiée ou garantie alors qu'elle est chirographaire — ce dernier point modifiant l'ordre des répartitions.

Références : 26-70.013 · 26-70013 · 2670013 · ECLI:FR:CCASS:2026:CO15015

Mots-clés

état des créances réclamation admission de créance juge-commissaire article L. 624-3-1 procédure collective indivisibilité

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

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