Litiges commerciaux

Dirigeant assigné personnellement après l'annulation de la vente de son fonds : les 50 000 € tombent

Cour d'appel de Paris, Pôle 5 - Chambre 3, 1 octobre 2026, n° RG 24/14933

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
8 min de lecture
La réponse en bref

Quand un contrat est annulé, il est réputé n'avoir jamais existé : aucune responsabilité contractuelle ne peut plus être recherchée sur son fondement, ni contre la société ni contre ses dirigeants. L'acheteur trompé doit agir sur le terrain délictuel, et son préjudice se limite à une perte de chance de ne pas contracter, non au manque à gagner.

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Un acquéreur de fonds de commerce découvre après la vente que le chiffre d'affaires annoncé reposait sur des facturations irrégulières. La cession est annulée, le prix restitué. Mais les deux associés du cédant, condamnés en première instance à 50 000 € chacun, obtiennent l'infirmation : la demande était mal fondée en droit.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour d'appel de Paris, Pôle 5 - Chambre 3

Numéro

n° RG 24/14933

Solution

Infirme partiellement, réforme ou modifie certaines dispositions de la décision déférée

Chronologie de la procédure

6 mai 2022

Échange de courriels entre un client et l'opticien sur la fourniture d'une ordonnance antidatée

12 octobre 2022

Ouverture d'un contrôle de conformité par la cellule fraude d'une mutuelle, non révélé à l'acquéreur

16 novembre 2022

Cession du fonds de commerce d'optique par acte notarié pour 228 000 €

24 juillet 2023

Assignation de la société cédante et de ses deux associés devant le tribunal de commerce

1er juillet 2024

Jugement annulant la cession et condamnant chaque associé à 50 000 €

8 août 2024

Déclaration d'appel

1er octobre 2026

Arrêt : nullité et restitution confirmées, condamnations personnelles des associés infirmées

Ce que cette décision change pour vous

Deux enseignements, selon le côté où vous vous trouvez.

Si vous êtes dirigeant ou associé d’une société qui a vendu un fonds de commerce et que l’acquéreur vous assigne personnellement : vérifiez immédiatement le fondement juridique de sa demande. L’acheteur qui demande l’annulation du contrat et, dans le même mouvement, des dommages-intérêts contractuels, se contredit. L’annulation efface le contrat rétroactivement. Il n’y a donc plus de faute contractuelle possible. Et si vous n’étiez pas personnellement partie à l’acte — c’est le cas de l’associé ou du dirigeant, la vente étant conclue par la société — la demande est doublement vouée à l’échec.

Vérifiez aussi le chiffrage du préjudice. L’acquéreur réclame presque toujours l’écart entre le chiffre d’affaires annoncé et celui réalisé. Ce n’est pas le bon calcul. Le préjudice réparable en matière de dol, c’est la perte de chance de ne pas contracter ou de contracter ailleurs. Une demande fondée sur le manque à gagner est rejetée faute de lien de causalité.

Si vous êtes acquéreur trompé, deux choses à retenir : l’annulation reste acquise même si vous ne pouvez plus restituer le fonds en nature ; et vos attestations de clients, même mal rédigées, peuvent être retenues.

Les faits

Par acte notarié du 16 novembre 2022, une société exploitant une boutique d’optique cède son fonds de commerce pour 228 000 €. L’acte mentionne les chiffres d’affaires des trois derniers exercices : 258 692 €, 302 746 €, puis 319 858 € — soit plus de 20 000 € hors taxe par mois.

Après la reprise, l’acquéreur constate un chiffre d’affaires très inférieur. Il enquête. Plusieurs anciens clients attestent n’avoir jamais consulté l’ophtalmologiste dont les prescriptions ont servi à obtenir des remboursements à leur nom. Une cliente s’est vu prescrire le même jour, dans deux villes différentes, une monture par un praticien et des lentilles par un autre. Une mutuelle réclame par ailleurs un indu de 10 286,31 € portant sur 33 clients, et sa cellule fraude avait ouvert un contrôle de conformité dès le 12 octobre 2022, soit avant la vente, sans que le cédant en informe l’acquéreur. Un échange de courriels du 6 mai 2022 montre enfin un client demandant à l’opticien — et non à un médecin — une ordonnance antidatée, et l’opticien acceptant.

Le tribunal de commerce annule la cession, condamne la société venderesse à restituer les 228 000 € et 13 410 € de frais, et condamne chacun des deux associés à 50 000 € de dommages-intérêts. Appel.

La question posée à la Cour

Trois questions, en réalité.

Des attestations de clients non conformes aux exigences de forme doivent-elles être écartées des débats ? L’annulation peut-elle être prononcée alors que le fonds, dont le bail a été résilié, ne peut plus être rendu en nature ? Et surtout : les associés de la société venderesse peuvent-ils être condamnés personnellement à réparer le dol, sur le fondement de la responsabilité contractuelle, alors que le contrat vient d’être annulé ?

Ce qu’a jugé la Cour

Sur les attestations. L’article 202 du code de procédure civile n’est pas prescrit à peine de nullité. Le juge apprécie librement la valeur probante d’attestations irrégulières en la forme. Ici, elles ont été recueillies par un commerçant, non juriste, auprès de clients de passage en boutique. Elles portent sur des prestations que le cédant pouvait vérifier et contredire. Elles sont retenues. Le fait que les témoins n’aient pas porté plainte est indifférent.

Sur le dol. La cour retient une pratique généralisée de prescriptions irrégulières. L’argument de la certification des comptes par un expert-comptable est jugé inopérant : sans rapprochement entre les prescriptions médicales et les déclarations des clients, ce qui n’entre pas dans sa mission, l’expert-comptable ne peut pas déceler la fraude. L’argument tiré de ce que la dirigeante de l’acquéreur avait accompagné le cédant plusieurs jours en boutique est également écarté : on ne peut lui reprocher de ne pas avoir décelé ce que le cédant avait tout intérêt à lui cacher.

Le dol est le fait pour un contractant d’obtenir le consentement de l’autre par des manœuvres ou des mensonges (article 1137 du code civil).

Communiquer un chiffre d’affaires que l’on sait frauduleux, et taire le contrôle de conformité en cours, constitue une manœuvre. Ce n’est pas simplement taire son estimation de la valeur — hypothèse exclue du dol par le texte — mais tromper l’autre sur l’appréciation qu’elle pouvait en faire.

Sur la restitution. L’impossibilité de rendre le fonds en nature n’empêche pas la restitution du prix : l’article 1352 prévoit dans ce cas une restitution en valeur, que le cédant n’avait pas demandée devant la cour.

Sur la condamnation personnelle des associés — le point décisif. L’acquéreur avait maintenu expressément sa demande sur le fondement de la responsabilité contractuelle. Or le contrat annulé est effacé rétroactivement : aucune faute contractuelle ne peut plus en naître. S’y ajoute que les deux associés n’étaient pas parties à l’acte de cession. Et le préjudice invoqué — l’écart entre chiffre d’affaires annoncé et réalisé — n’est pas en lien de causalité avec le dol, qui n’ouvre droit qu’à la réparation d’une perte de chance. Enfin, s’agissant du second associé, aucune pièce n’établissait son implication ni sa connaissance des pratiques. Les deux condamnations de 50 000 € sont infirmées, ainsi que les dépens et l’article 700 mis à leur charge.

Les points clés à retenir
  • Le contrat annulé est censé n'avoir jamais existé : plus aucune responsabilité contractuelle ne peut être invoquée, y compris contre les dirigeants, qui ne sont de toute façon pas parties à l'acte signé par la société.
  • Le préjudice réparable après un dol est une perte de chance de ne pas contracter, pas le manque à gagner entre le chiffre d'affaires annoncé et celui réalisé.
  • Des attestations non conformes à l'article 202 du code de procédure civile ne sont pas nulles : le juge en apprécie librement la valeur probante.

Ce qu’il faut faire concrètement

Si l’on vous assigne personnellement après une cession : lisez le dispositif des conclusions adverses et identifiez le fondement invoqué. Contractuel après une demande d’annulation ? Soulevez la contradiction et l’effacement rétroactif. Rappelez que vous n’avez pas signé l’acte, la société l’a signé.

Si vous êtes simple associé sans rôle opérationnel, exigez que l’adversaire produise les pièces établissant votre implication personnelle ou votre connaissance des faits. Ici, l’absence de telle pièce a suffi.

Attaquez le chiffrage. Demandez à la partie adverse de ventiler ce qu’elle réclame : perte de chance, marge brute, ou pure différence de chiffre d’affaires. Une demande construite sur ce dernier poste est rejetée.

Si vous êtes cédant et que la restitution en nature est devenue impossible, demandez expressément la restitution en valeur devant la cour. Faute de cette demande, le prix est restitué intégralement sans aucune contrepartie chiffrée.

Avant toute cession, listez les contrôles, réclamations d’indu ou demandes de justificatifs en cours émanant d’organismes payeurs. Les taire alors qu’ils sont ouverts avant la signature transforme un silence en manœuvre dolosive.

Questions fréquentes

L'acheteur peut-il me réclamer des dommages-intérêts personnellement alors que c'est ma société qui a vendu ?

Pas sur le fondement du contrat. Le dirigeant ou l'associé n'est pas partie à l'acte de cession signé par la société : aucune faute contractuelle ne peut lui être imputée. Et si le contrat est annulé, il est effacé rétroactivement, ce qui ferme définitivement cette voie. Seule une action délictuelle, prouvant une implication personnelle dans les manœuvres, peut prospérer.

Mon acheteur réclame la différence entre le chiffre d'affaires annoncé et celui qu'il réalise. Est-ce justifié ?

Non. En matière de dol, le préjudice réparable est la perte de chance de ne pas conclure le contrat ou de contracter avec un tiers. Le manque à gagner tiré de l'écart entre le chiffre d'affaires annoncé et celui réalisé n'est pas en lien de causalité avec les manœuvres. Une demande ainsi chiffrée est rejetée.

Mes comptes ont été certifiés par un expert-comptable. Cela me protège-t-il d'une accusation de fraude ?

Non. L'intervention d'un expert-comptable ne couvre que les pièces comptables. Elle ne permet pas de détecter des irrégularités situées en amont, comme des prescriptions médicales ou des justificatifs falsifiés, qui n'entrent pas dans sa mission. L'argument est jugé inopérant face à des preuves extérieures à la comptabilité.

L'acheteur a laissé résilier le bail : peut-il encore obtenir l'annulation et le remboursement du prix ?

Oui. La disparition du fonds est sans incidence sur la nullité du contrat. L'impossibilité de restituer en nature n'empêche pas la restitution du prix : la loi prévoit alors une restitution en valeur. Mais encore faut-il que le vendeur la demande expressément devant la cour, sinon il restitue le prix sans contrepartie chiffrée.

Des attestations de clients mal rédigées peuvent-elles être écartées du dossier ?

Rarement. Les mentions exigées par l'article 202 du code de procédure civile ne sont pas prescrites à peine de nullité. Le juge apprécie librement leur valeur probante, en tenant compte des circonstances dans lesquelles elles ont été recueillies et de la possibilité pour l'adversaire d'en vérifier le contenu et d'apporter la preuve contraire.

Mots-clés

dol cession de fonds de commerce nullité du contrat responsabilité du dirigeant perte de chance restitution du prix article 202 CPC

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Maître Jeremy Maruani

Maître Jeremy Maruani

Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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