Droit des affaires

Constructeur en faillite et assureur liquidé à l'étranger : la démarche à faire avant de saisir le FGAO

Cour de cassation, Deuxième chambre civile, 5 novembre 2026, n° 24-20.158

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
7 min de lecture
La réponse en bref

Le Fonds de garantie des assurances obligatoires de dommages ne peut être saisi que par le liquidateur de l'assureur défaillant, qu'il soit français ou établi dans un autre État de l'Union. Un assuré ou un bénéficiaire qui assigne directement le Fonds voit sa demande déclarée irrecevable, même lorsque l'assureur opérait en libre prestation de services.

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Un constructeur disparaît, son assureur est liquidé à Gibraltar, et les acquéreurs se retrouvent avec un chantier inachevé. Ils assignent le Fonds de garantie : la Cour de cassation juge leur action irrecevable. Non pas parce que le Fonds ne doit rien, mais parce qu'ils ont sauté une étape obligatoire.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour de cassation, Deuxième chambre civile

Numéro

n° 24-20.158

Solution

Rejet

Publication

Publié au Bulletin

Chronologie de la procédure

2 mai 2017

Liquidation judiciaire de la société civile de construction, qui n'a jamais achevé les travaux

27 novembre 2017

Ordonnance élargissant le champ de la garantie du FGAO en cas de défaillance d'un assureur

16 juillet 2018

Décret créant l'article R. 421-53 du code des assurances, qui réserve la saisine du Fonds au liquidateur, français ou étranger

11 décembre 2019

Ouverture par la Cour suprême de Gibraltar d'une procédure d'administration à l'encontre de l'assureur

17 septembre 2020

Assignation du FGAO par les acquéreurs devant le tribunal judiciaire

23 juillet 2024

La cour d'appel d'Amiens déclare les demandes irrecevables

5 novembre 2026

La Cour de cassation rejette le pourvoi des acquéreurs

Ce que cette décision change pour vous

Si vous êtes acquéreur en VEFA, maître d’ouvrage, ou simplement bénéficiaire d’une assurance obligatoire — dommages-ouvrage, garantie d’achèvement, responsabilité décennale — et que votre assureur a été liquidé, retenez une chose : vous ne pouvez pas assigner le Fonds de garantie des assurances obligatoires de dommages (FGAO) directement. Votre demande sera déclarée irrecevable, quelle que soit la solidité de votre dossier au fond.

La voie est unique : votre réclamation doit transiter par le liquidateur de l’entreprise d’assurance. C’est lui, et lui seul, qui saisit le Fonds. Peu importe que l’assureur ait son siège en France ou dans un autre État membre de l’Union européenne, et peu importe qu’il ait vendu ses contrats en libre prestation de services depuis l’étranger. La règle est la même.

Concrètement, cela veut dire que la première démarche après la défaillance de votre assureur n’est pas d’aller au tribunal. C’est d’identifier l’organe chargé de la liquidation — l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) désigne le liquidateur pour les assureurs français, les autorités de l’État d’origine pour les autres — et de lui adresser votre déclaration de créance et votre demande de prise en charge. Vous devez pouvoir justifier de cette démarche : c’est exactement ce qui a manqué dans cette affaire.

Attention au calendrier. Une procédure de liquidation ouverte à l’étranger — ici une « administration » décidée par la Cour suprême de Gibraltar — produit ses effets en France. Les délais pour déclarer sa créance auprès de l’organe étranger courent sans attendre. Perdre du temps à construire une assignation contre le Fonds, c’est risquer de laisser filer ces délais-là.

Les faits

Une société civile de construction vend plusieurs lots en l’état futur d’achèvement. Elle est assurée auprès d’une compagnie dont le siège est situé hors de France, qui intervient notamment comme garant d’achèvement.

Les travaux ne sont jamais achevés. La société de construction est placée en liquidation judiciaire par un jugement du 2 mai 2017.

Le 11 décembre 2019, la Cour suprême de Gibraltar ouvre à son tour une procédure d’administration à l’encontre de l’assureur, procédure qui s’analyse en une liquidation judiciaire. Des administrateurs sont désignés.

Le 17 septembre 2020, les quinze acquéreurs assignent le FGAO devant le tribunal judiciaire pour obtenir l’indemnisation de leurs préjudices nés de la double faillite du constructeur et de son assureur. La cour d’appel d’Amiens déclare leurs demandes irrecevables. Ils se pourvoient en cassation.

La question posée à la Cour

Les acquéreurs tenaient un raisonnement cohérent. Le texte qui réserve la saisine du Fonds au liquidateur visait, dans sa version applicable à l’époque, le liquidateur désigné par l’ACPR. Or l’ACPR ne désigne pas de liquidateur pour une compagnie étrangère opérant en libre prestation de services. Conclusion selon eux : faute de liquidateur français, l’interdiction de saisir directement le Fonds ne pouvait pas jouer, et ils devaient pouvoir agir eux-mêmes.

Ils ajoutaient un argument de droit européen : la législation française, qui limitait historiquement la garantie du Fonds aux assureurs agréés en France, avait valu à la France une mise en demeure de la Commission européenne. Ils demandaient une question préjudicielle à la Cour de justice de l’Union européenne sur la liberté de prestation de services.

La question était donc : un bénéficiaire peut-il saisir directement le FGAO quand l’assureur défaillant est établi dans un autre État membre ?

Ce qu’a jugé la Cour

La Cour de cassation rejette le pourvoi.

Elle rappelle d’abord que le droit de l’Union n’impose pas aux États membres de créer un fonds de garantie contre la défaillance d’un assureur construction. La protection européenne passe par les règles prudentielles et de solvabilité, en particulier la directive Solvabilité II. Le fonds français est un choix du législateur national.

Elle retrace ensuite l’évolution des textes. L’ordonnance du 27 novembre 2017 a élargi le champ de la garantie du FGAO, à la suite de l’avis motivé de la Commission européenne. Puis le décret du 16 juillet 2018 a créé l’article R. 421-53 du code des assurances, qui désigne expressément celui qui saisit le Fonds :

le liquidateur désigné par l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution […], ou par les autorités compétentes de l’État d’origine d’une entreprise d’assurance dont le siège social est situé sur le territoire d’un État membre de l’Union européenne autre que la France, saisit le fonds de garantie des demandes de prise en charge des assurés, souscripteurs, adhérents ou bénéficiaires de prestations prévues au contrat d’assurance dès qu’il a connaissance de celles-ci.

Pour la période antérieure, la Cour juge que le texte alors en vigueur devait en tout état de cause s’interpréter dans le même sens : liquidateur désigné par l’ACPR ou par les autorités de l’État d’origine. Trois raisons.

D’abord, l’égalité : autoriser une saisine directe quand l’assureur est étranger placerait ces bénéficiaires dans une situation plus favorable que ceux lésés par la défaillance d’un assureur français. Ensuite, l’efficacité : seule l’intervention du liquidateur permet au Fonds de connaître l’ensemble des créances sur l’assureur défaillant, donc l’étendue de sa propre garantie. Enfin, la Cour écarte l’atteinte au droit de propriété : le passage obligé par le liquidateur ne prive personne de sa créance.

Pas de question préjudicielle non plus : le litige ne porte pas sur le périmètre des assureurs couverts, mais sur les modalités de mise en œuvre de l’intervention du Fonds, identiques avant et après l’ordonnance de 2017.

Les points clés à retenir
  • Seul le liquidateur de l'assureur défaillant peut saisir le FGAO d'une demande d'indemnisation, qu'il ait été désigné par l'ACPR ou par les autorités d'un autre État membre.
  • La saisine directe du Fonds par l'assuré ou le bénéficiaire est irrecevable, y compris lorsque l'assureur opérait en libre prestation de services depuis l'étranger.
  • La règle vaut aussi pour les situations antérieures au décret du 16 juillet 2018 : l'ancien texte s'interprète dans le même sens.

Ce qu’il faut faire concrètement

Identifiez l’organe de liquidation dès l’annonce de la défaillance. Pour un assureur français, c’est le liquidateur désigné par l’ACPR. Pour un assureur établi dans un autre État membre, c’est l’administrateur ou le liquidateur nommé par la juridiction ou l’autorité de cet État. Cette information circule par les publications officielles de l’État d’origine et par l’ACPR.

Adressez-lui une demande de prise en charge écrite, chiffrée, pièces à l’appui : contrat d’assurance, attestation de garantie, constat d’inachèvement ou de sinistre, devis de reprise. Conservez la preuve de l’envoi et de sa réception. C’est cette preuve qui vous manquera devant le juge si vous devez un jour discuter de votre diligence.

Déclarez parallèlement votre créance dans la procédure ouverte contre l’assureur, selon les règles de l’État où elle se déroule. La demande au Fonds et la déclaration de créance sont deux démarches distinctes.

N’assignez pas le Fonds pour « lui rendre la décision opposable ». L’argument a été soulevé, il n’a pas prospéré. Tant que le liquidateur n’a pas saisi le Fonds, une action dirigée contre lui se heurte à l’irrecevabilité et vous coûtera des dépens.

Vérifiez le domicile de vos assureurs. Dans vos contrats de construction, de garantie d’achèvement ou de dommages-ouvrage, relevez le siège social de la compagnie et son mode d’intervention en France. Un assureur établi hors de France change entièrement la chaîne d’interlocuteurs le jour où il fait défaut.

Questions fréquentes

Mon assureur dommages-ouvrage est en liquidation, puis-je attaquer le Fonds de garantie directement ?

Non. Le Fonds de garantie des assurances obligatoires de dommages ne peut être saisi que par le liquidateur de l'entreprise d'assurance défaillante. Une assignation délivrée directement par l'assuré ou le bénéficiaire est déclarée irrecevable. Il faut d'abord adresser une demande de prise en charge au liquidateur, qui transmet ensuite la réclamation au Fonds.

L'assureur a son siège à l'étranger et vendait ses contrats en France : la règle change-t-elle ?

Non. Que l'assureur soit agréé en France ou établi dans un autre État membre de l'Union européenne, y compris s'il intervenait en libre prestation de services, la saisine du Fonds reste réservée au liquidateur. Le liquidateur est alors celui désigné par les autorités compétentes de l'État d'origine de la compagnie.

Comment savoir qui est le liquidateur d'un assureur étranger ?

La désignation résulte de la décision d'ouverture prononcée dans l'État du siège social : juridiction ou autorité de contrôle locale. L'information est publiée par les autorités de cet État et relayée par l'Autorité de contrôle prudentiel et de résolution. Il faut l'identifier vite : les délais de déclaration de créance dans la procédure étrangère courent dès l'ouverture.

Puis-je au moins mettre le Fonds en cause pour que le jugement lui soit opposable ?

Cette voie a été tentée et écartée. Tant que le liquidateur n'a pas saisi le Fonds de garantie, l'action dirigée contre lui est irrecevable, y compris sous la forme d'une mise en cause destinée à rendre la décision opposable. Mieux vaut consacrer ce temps à la demande de prise en charge auprès du liquidateur.

Le droit européen ne m'autorise-t-il pas à saisir le Fonds directement ?

Non. Le droit de l'Union n'oblige pas les États membres à créer un fonds de garantie contre la défaillance d'un assureur construction : il protège les assurés par les règles prudentielles et de solvabilité. Le passage obligé par le liquidateur relève des modalités nationales de mise en œuvre et ne pose pas de difficulté au regard de la libre prestation de services.

Références : 24-20.158 · 24-20158 · 2420158 · ECLI:FR:CCASS:2026:C201097

Mots-clés

FGAO assurance construction liquidation d'assureur libre prestation de services irrecevabilité VEFA garantie d'achèvement

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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