Droit des affaires

Caution poursuivie par la banque : l'hypothèque prise sur votre maison ne prouve pas que vous pouvez payer

Cour d'appel de Versailles, Chambre commerciale 3-2, 13 octobre 2026, n° RG 25/06040

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
8 min de lecture
La réponse en bref

Quand un cautionnement était manifestement disproportionné à sa signature, la banque ne peut l'invoquer que si elle prouve qu'au jour où elle assigne la caution, son patrimoine lui permet de payer. Une hypothèque judiciaire inscrite sur l'immeuble ne vaut pas estimation : il faut déduire le capital restant dû pour obtenir la valeur nette.

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Trois associés se portent cautions à hauteur de 195 000 € chacun pour un prêt de 150 000 €. La banque réclame 121 190 € à l'un d'eux et fait inscrire une hypothèque sur sa maison. La cour d'appel efface la condamnation prononcée en première instance.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour d'appel de Versailles, Chambre commerciale 3-2

Numéro

n° RG 25/06040

Solution

Infirme partiellement, réforme ou modifie certaines dispositions de la décision déférée

Chronologie de la procédure

2018

Acquisition d'un bien immobilier de 128 000 €, financé intégralement par emprunt sur 180 mensualités

1er octobre 2019

Prêt de 150 000 € à la société ; les trois associés se portent cautions à hauteur de 195 000 € chacun

4 avril 2023

La société est condamnée en référé à payer 121 190,09 € à la banque

3 mai 2023

Le juge de l'exécution autorise une hypothèque provisoire de 122 000 € sur l'immeuble de la caution

22 juin 2023

Assignation de la caution devant le tribunal de commerce : date d'appréciation de sa capacité à payer

14 décembre 2023

Liquidation judiciaire de la société, clôturée pour insuffisance d'actif en septembre 2024

5 septembre 2025

Le tribunal de commerce condamne la caution à payer 121 190,09 €

13 octobre 2026

La cour d'appel infirme : la banque ne peut pas se prévaloir du cautionnement

Ce que cette décision change pour vous

Vous avez signé une caution pour votre société, la banque vous poursuit, et elle a déjà fait inscrire une hypothèque provisoire sur votre logement. Vous pensez que la partie est perdue : elle ne l’est pas.

Deux temps s’enchaînent, et ils n’obéissent pas à la même charge de la preuve.

Au jour de la signature, c’est à vous de démontrer que l’engagement était manifestement disproportionné à vos biens et revenus. Avis d’imposition de l’année, tableau d’amortissement du prêt immobilier, relevés de charges : ces pièces simples suffisent souvent.

Au jour où la banque vous assigne, le rapport s’inverse. C’est elle qui doit établir que votre patrimoine vous permet désormais de faire face. Si elle ne le fait pas, elle perd.

L’apport concret de cet arrêt tient en une phrase : une hypothèque judiciaire provisoire inscrite pour 122 000 € ne démontre pas que l’immeuble vaut 122 000 €, et encore moins que la caution dispose de cette somme. L’ordonnance du juge de l’exécution se borne à constater une créance apparemment fondée et une menace sur son recouvrement. Elle ne contient aucune évaluation du bien. La banque qui s’en contente ne prouve rien.

Vérifiez donc, dans le dossier que la banque vous oppose : produit-elle une estimation de votre bien à la date de l’assignation ? Déduit-elle le capital restant dû sur votre crédit immobilier ? Si la réponse est non, son argumentation est incomplète.

Les faits

Le 1er octobre 2019, la Caisse d’épargne consent un prêt de 150 000 € à une société de restauration, remboursable en 84 mensualités, pour financer l’achat d’un fonds de commerce. Le même jour, les trois associés se portent cautions solidaires, chacun dans la limite de 195 000 €.

L’affaire tourne mal. En avril 2023, la société est condamnée en référé à payer 121 190,09 €. Elle sera placée en liquidation judiciaire en décembre 2023, procédure clôturée pour insuffisance d’actif en septembre 2024.

Le 3 mai 2023, la banque obtient du juge de l’exécution l’autorisation d’inscrire une hypothèque provisoire de 122 000 € sur l’immeuble de l’un des associés. Elle l’inscrit le 2 juin. Le 22 juin 2023, elle l’assigne devant le tribunal de commerce.

Situation de cette caution en 2019 : environ 880 € de salaire mensuel, et un bien immobilier acquis en 2018 pour 128 000 €, financé intégralement à crédit, remboursé à hauteur de 16 000 € seulement au jour du cautionnement.

Le tribunal de commerce le condamne tout de même à payer 121 190,09 €. Il fait appel.

La question posée à la Cour

Le cautionnement de 195 000 € était-il disproportionné en 2019 ? Et surtout : la banque a-t-elle établi que la caution pouvait y faire face lorsqu’elle l’a assignée en juin 2023 ? L’inscription d’une hypothèque pour 122 000 € suffit-elle à prouver la consistance du patrimoine ?

Ce qu’a jugé la Cour

Sur la disproportion initiale. Avec 880 € de revenu mensuel et un patrimoine net d’environ 16 000 € (la valeur du bien moins le capital restant dû), un engagement de 195 000 € est manifestement disproportionné. La cour confirme sur ce point.

Sur la capacité au jour de l’assignation. La cour rappelle la règle de répartition de la preuve :

Il incombe au créancier professionnel qui entend se prévaloir d’un contrat de cautionnement manifestement disproportionné lors de sa conclusion aux biens et revenus de la caution, personne physique, d’établir qu’au moment où il l’appelle, le patrimoine de celle-ci lui permet de faire face à son obligation.

La banque invoquait son hypothèque. La cour écarte l’argument : l’ordonnance rendue sur le fondement des articles L. 511-1 et suivants du code des procédures civiles d’exécution repose sur une créance paraissant fondée et sur une menace de recouvrement. Elle ne dit rien de la valeur de l’immeuble. Et la banque ne propose aucune estimation du bien au jour de l’assignation.

La cour reconstitue elle-même le patrimoine : à juin 2023, près de la moitié de l’emprunt immobilier était remboursée, soit une valeur nette d’environ 64 000 €. Avec des salaires de 15 201 € en 2023 et 16 329 € en 2024, la caution ne pouvait pas faire face à 121 190 €.

Résultat : la banque ne peut pas se prévaloir du cautionnement. La condamnation est effacée, et la banque doit 2 000 € de frais irrépétibles.

Les points clés à retenir
  • La caution prouve la disproportion au jour de la signature ; la banque prouve le retour à meilleure fortune au jour de l'assignation. Deux charges de preuve distinctes.
  • Une hypothèque judiciaire provisoire n'établit pas la valeur du bien hypothéqué : elle suppose seulement une créance apparemment fondée.
  • Ce qui compte est la valeur nette : prix du bien moins capital restant dû sur l'emprunt qui l'a financé.

Deux limites utiles à connaître. La cour refuse d’ordonner à la banque de communiquer la fiche de renseignements signée en 2019 : la preuve de la disproportion pèse sur la caution, et le juge n’a pas à pallier sa carence probatoire. Elle se déclare aussi sans pouvoir pour lever l’hypothèque : selon l’article R. 512-2 du code des procédures civiles d’exécution, cette demande se porte devant le juge qui a autorisé la mesure, ici le juge de l’exécution.

Ce qu’il faut faire concrètement

Datez vos pièces. Pour la disproportion initiale, produisez l’avis d’imposition de l’année du cautionnement, le tableau d’amortissement de vos crédits en cours, et le relevé du capital restant dû à cette date précise. Une pièce postérieure est écartée : ici, un relevé de crédit renouvelable de 2025 n’a pas été retenu, car non contemporain de l’assignation de 2023.

Calculez la valeur nette, pas la valeur brute. Un bien de 128 000 € financé à crédit et remboursé à hauteur de 16 000 € ne pèse que 16 000 € dans votre patrimoine. C’est ce chiffre qui compte.

Exigez de la banque une estimation datée. Si elle vous oppose votre immeuble, demandez à quelle date il a été évalué, par qui, et quel capital restant dû a été déduit. L’absence d’estimation lui est fatale.

Ne fondez pas votre défense sur une pièce détenue par la banque. La fiche de renseignements ne vous sera pas communiquée de force. Construisez votre preuve avec vos propres documents : avis d’imposition, tableaux d’amortissement, actes de propriété.

Pour l’hypothèque, saisissez le bon juge. Même victorieux sur le fond devant la cour d’appel, vous devez porter la demande de mainlevée devant le juge de l’exécution qui a autorisé l’inscription. Prévoyez cette démarche séparée.

Signalez tous vos engagements. La capacité à faire face s’apprécie au regard de l’endettement global, y compris les autres cautionnements souscrits. Chaque engagement supplémentaire pèse en votre faveur dans ce calcul.

Questions fréquentes

La banque a pris une hypothèque sur ma maison : cela veut-il dire que je peux payer ?

Non. Une hypothèque judiciaire provisoire est autorisée dès lors que la créance paraît fondée en son principe et que son recouvrement semble menacé. Le juge ne vérifie pas la valeur du bien. La banque qui se contente d'invoquer cette inscription pour démontrer la solvabilité de la caution ne prouve rien : il lui faut une estimation datée de l'immeuble, capital restant dû déduit.

Qui doit prouver que ma caution était trop élevée ?

C'est à vous, caution, de démontrer la disproportion manifeste au jour de la signature : avis d'imposition, patrimoine, crédits en cours à cette date. En revanche, si la disproportion est établie, c'est à la banque de prouver qu'au jour où elle vous assigne, votre patrimoine vous permet de payer. Si elle échoue, elle ne peut plus se prévaloir du cautionnement.

Je suis propriétaire d'un bien financé à crédit : comment est-il compté ?

Pour sa valeur nette, c'est-à-dire son prix réel diminué du capital restant dû sur l'emprunt qui l'a financé. Un logement acheté 128 000 € entièrement à crédit, remboursé à hauteur de 16 000 €, ne représente que 16 000 € de patrimoine. Produisez systématiquement le tableau d'amortissement et le décompte du capital restant dû à la date utile.

Puis-je obliger la banque à me remettre la fiche de renseignements que j'ai signée ?

Pas par une injonction de communication, selon cette décision. La preuve de la disproportion pèse sur la caution, et le juge n'a pas à combler ses lacunes probatoires. La banque n'est tenue de communiquer que les pièces dont elle fait elle-même état dans le procès. Construisez votre dossier avec vos propres documents : avis d'imposition, actes, tableaux d'amortissement.

J'ai gagné : l'hypothèque est-elle automatiquement levée ?

Non. La cour d'appel qui rejette la demande en paiement n'a pas le pouvoir d'ordonner la mainlevée d'une hypothèque provisoire. L'article R. 512-2 du code des procédures civiles d'exécution impose de porter cette demande devant le juge qui a autorisé la mesure, en principe le juge de l'exécution. Prévoyez une saisine distincte, armé de l'arrêt obtenu.

Mots-clés

cautionnement disproportionné charge de la preuve hypothèque judiciaire provisoire retour à meilleure fortune dirigeant caution code de la consommation

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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