Litiges commerciaux

Fichiers de l'ancien employeur sur l'ordinateur d'un salarié recruté : l'entreprise commet une concurrence déloyale

Cour de cassation, Chambre commerciale financière et économique, 2 septembre 2026, n° 25-12.718

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
7 min de lecture
La réponse en bref

Une entreprise qui recrute un salarié venant d'un concurrent commet un acte de concurrence déloyale dès lors que des informations confidentielles de cet ancien employeur se trouvent sur l'ordinateur professionnel qu'elle lui fournit. La seule détention suffit : il n'est pas nécessaire de prouver que l'entreprise savait, ni qu'elle a exploité ces fichiers. L'absence de clause de non-concurrence est indifférente.

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Recruter chez un concurrent est licite. Laisser les fichiers du concurrent atterrir sur l'ordinateur que vous fournissez au nouveau venu ne l'est pas. La Cour de cassation juge que cette seule détention caractérise l'appropriation par le nouvel employeur, même s'il ignorait tout.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour de cassation, Chambre commerciale financière et économique

Numéro

n° 25-12.718

Solution

Cassation

Publication

Publié au Bulletin

Chronologie de la procédure

28 septembre 2018

Démission du salarié de la société de distribution de fluides

1er octobre 2018

Embauche par une société concurrente

2019

Transfert du contrat de travail à une filiale du nouvel employeur

2021

Assignation des deux sociétés en concurrence déloyale par l'ancien employeur

10 décembre 2024

Arrêt de la cour d'appel de Toulouse limitant l'indemnisation à 283 euros

2 septembre 2026

Cassation partielle par la chambre commerciale et renvoi devant la cour d'appel de Bordeaux

Ce que cette décision change pour vous

Si vous recrutez un salarié qui vient d’un concurrent, vous répondez désormais du contenu de son poste de travail.

Jusqu’ici, beaucoup d’entreprises attaquées en concurrence déloyale se défendaient ainsi : le salarié a peut-être emporté des fichiers, mais nous l’ignorions et nous ne les avons jamais utilisés. Cette défense ne tient plus. La seule présence, sur l’ordinateur professionnel que vous fournissez, de documents confidentiels appartenant à l’ancien employeur caractérise l’appropriation de ces informations par votre société.

Trois conséquences immédiates.

D’abord, la preuve devient facile pour le concurrent. Un constat d’huissier sur le matériel, obtenu par exemple sur requête, suffit à établir la faute. Il n’a plus à démontrer que vous étiez au courant, ni que vous avez prospecté ses clients avec ces données.

Ensuite, votre bonne foi ne vous protège pas. Contester avoir su que le salarié détenait ces fichiers est sans effet. La responsabilité est attachée à la détention matérielle sur un outil qui vous appartient.

Enfin, l’absence de clause de non-concurrence dans le contrat du salarié ne change rien. La Cour le dit expressément : le salarié « ne serait-il pas tenu par une clause de non-concurrence ». Le débat ne porte pas sur la liberté de travailler, mais sur le détournement d’informations qui ne vous appartiennent pas.

Si votre entreprise recrute régulièrement dans son secteur, votre process d’intégration devient un sujet de risque juridique, pas seulement un sujet RH.

Les faits

Un salarié d’une société de distribution de fluides démissionne, avec effet fin septembre 2018. Dès le 1er octobre, il est embauché par une société concurrente. En 2019, son contrat de travail est transféré à une filiale de cette société.

En 2021, l’ancien employeur assigne les deux sociétés en concurrence déloyale. Il leur reproche notamment de détenir des informations confidentielles lui appartenant, détournées par son ancien salarié.

Un constat d’huissier est réalisé sur l’ordinateur portable de travail du salarié, fourni par le nouvel employeur. On y trouve un fichier Excel intitulé « enquête satisfaction clients » de 2017, comportant les coordonnées des clients de l’ancien employeur, ainsi que plusieurs modèles d’offres de prix adressées à un client identifié.

La cour d’appel de Toulouse constate cette possession. Mais elle rejette pour l’essentiel la demande : la preuve est faite que l’ancien salarié détenait ces informations, pas que les sociétés se les sont appropriées, puisqu’elles contestent avoir su qu’il en disposait. L’indemnisation du préjudice économique est limitée à 283 euros, et la demande contre la filiale est écartée.

L’ancien employeur se pourvoit en cassation.

La question posée à la Cour

La question est simple et très pratique : la découverte de fichiers confidentiels d’un concurrent sur l’ordinateur professionnel d’un salarié suffit-elle à engager la responsabilité de l’entreprise qui l’emploie ?

Autrement dit, faut-il prouver en plus que l’entreprise connaissait l’existence de ces fichiers, ou qu’elle les a effectivement exploités ? Ou bien la détention matérielle sur son propre matériel suffit-elle à caractériser l’appropriation ?

Ce qu’a jugé la Cour

La chambre commerciale casse l’arrêt au visa de l’article 1240 du code civil, texte général de la responsabilité pour faute.

Tout fait quelconque de l’homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer.

Elle pose la règle : l’appropriation d’informations confidentielles appartenant à une société concurrente, apportées par un ancien salarié, constitue un acte de concurrence déloyale. Et elle ajoute la précision décisive, même si ce salarié n’était lié par aucune clause de non-concurrence.

Puis elle tire la conséquence sur le terrain de la preuve. La cour d’appel avait elle-même constaté la présence des fichiers sur l’ordinateur de travail fourni par l’employeur. En exigeant en plus la preuve d’une appropriation par les sociétés, elle n’a pas tiré les conséquences légales de ses propres constatations.

La seule détention, sur l’ordinateur professionnel du salarié, d’informations confidentielles appartenant à son ancien employeur caractérise l’appropriation de ces informations par le nouvel employeur.

La logique est celle de la maîtrise du matériel. L’ordinateur est fourni par l’entreprise, il est son outil de travail, ce qui s’y trouve est réputé être en sa possession. L’ignorance alléguée ne renverse pas ce constat.

Les points clés à retenir
  • La présence de fichiers confidentiels d'un concurrent sur l'ordinateur professionnel d'un salarié recruté suffit à caractériser l'appropriation par le nouvel employeur.
  • Il n'y a pas à prouver que l'entreprise connaissait ces fichiers ni qu'elle les a exploités : la détention matérielle suffit.
  • L'absence de clause de non-concurrence dans le contrat du salarié ne fait pas obstacle à la qualification de concurrence déloyale.

L’affaire est renvoyée devant la cour d’appel de Bordeaux, qui devra statuer sur la réparation du préjudice économique, y compris à l’égard de la filiale à laquelle le contrat de travail avait été transféré.

Ce qu’il faut faire concrètement

Si vous recrutez un profil venant d’un concurrent :

Faites signer au nouvel arrivant, le jour de son entrée, un engagement écrit par lequel il déclare ne détenir aucun document, fichier ou donnée appartenant à son précédent employeur, sur quelque support que ce soit. Cet engagement ne vous exonère pas, mais il vous ouvre un recours contre lui et documente votre diligence.

Interdisez formellement, par note écrite, le transfert de fichiers depuis une messagerie personnelle, une clé USB ou un espace de stockage en ligne vers le poste de travail que vous fournissez. Conservez la trace de cette diffusion.

Faites contrôler le poste dans les premières semaines. Une inspection du disque et des espaces de stockage, avec compte rendu daté, permet de détecter et de supprimer ce qui n’aurait rien à y faire. Supprimer un fichier avant tout constat vaut mieux que le découvrir le jour de la saisie.

Soyez attentif aux transferts de contrat de travail entre sociétés d’un même groupe. Ici, les deux sociétés sont visées. Le déplacement du salarié vers une filiale ne neutralise pas le risque, il le diffuse.

Si vous êtes du côté de l’entreprise qui subit le départ : dès que vous soupçonnez un détournement, sécurisez la preuve. Les logs de connexion, les traces de copie sur support externe, les envois vers une adresse personnelle constituent le socle. Une mesure d’instruction permettant un constat sur le matériel du concurrent est ensuite l’outil décisif, puisque la seule découverte des fichiers suffit désormais à établir la faute.

Enfin, identifiez ce qui, dans votre entreprise, mérite la qualification d’information confidentielle : fichiers clients, grilles tarifaires, modèles d’offres. Marquez ces documents, restreignez leur accès, tracez les consultations. Plus la confidentialité est organisée, plus elle est défendable.

Questions fréquentes

J'ai embauché un commercial venant d'un concurrent, sans clause de non-concurrence. Suis-je à l'abri ?

Non. L'absence de clause de non-concurrence autorise le salarié à travailler chez vous, mais elle ne légitime pas le transport de fichiers. Si des documents confidentiels de son ancien employeur se trouvent sur l'ordinateur professionnel que vous lui fournissez, votre société commet un acte de concurrence déloyale et engage sa responsabilité, quand bien même vous ignoriez leur présence.

Dois-je prouver que mon concurrent a utilisé mon fichier clients pour obtenir réparation ?

Non. Il suffit d'établir que des informations confidentielles vous appartenant se trouvaient sur l'ordinateur professionnel d'un salarié parti chez lui. Cette seule détention caractérise l'appropriation par le nouvel employeur. L'exploitation effective des données n'a pas à être démontrée pour la faute ; elle reste utile pour chiffrer votre préjudice.

Mon nouveau salarié a conservé des documents de son ancien poste sans me le dire. Que faire ?

Faites-les supprimer immédiatement, en conservant une trace écrite et datée de l'opération. Rappelez par écrit l'interdiction de tout transfert depuis une messagerie personnelle ou une clé USB. L'ignorance ne vous exonérera pas si un constat intervient plus tard, mais une suppression documentée réduit fortement l'exposition et l'ampleur du préjudice réclamé.

Comment prouver qu'un ancien salarié a emporté mes données ?

Commencez par les traces internes : connexions, copies sur support externe, envois vers une adresse personnelle avant le départ. Ces éléments justifient ensuite une mesure d'instruction permettant un constat d'huissier sur le matériel de l'entreprise concurrente. La découverte des fichiers sur l'ordinateur professionnel du salarié suffit alors à établir la faute du nouvel employeur.

Le salarié a été transféré à une filiale du groupe qui l'a recruté. Puis-je agir contre les deux sociétés ?

Oui, les deux peuvent être recherchées. La société qui a fourni l'ordinateur au moment de la détention est concernée, et celle à laquelle le contrat de travail a ensuite été transféré l'est également si les informations y ont circulé. Le déplacement du salarié au sein d'un groupe ne fait pas disparaître le risque.

Mots-clés

concurrence déloyale détournement de fichier clients article 1240 du code civil débauchage de salarié informations confidentielles clause de non-concurrence

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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