Entreprises en difficulté

Caution appelée après la liquidation : l'information annuelle manquante efface les intérêts, à condition de la demander

Cour d'appel de Bastia, Chambre commerciale, 30 septembre 2026, n° RG 25/00029

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
8 min de lecture
La réponse en bref

Une banque qui ne prouve pas avoir adressé chaque année l'information due à la caution perd son droit aux intérêts et pénalités échus sur les périodes concernées. La simple copie de la lettre ne suffit pas : il faut un accusé de réception. Cette sanction est une déchéance d'intérêts, pas des dommages-intérêts : elle doit être demandée comme telle.

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Une gérante caution et garante hypothécaire d'un prêt de 460 000 € obtient de la cour la reconnaissance de deux fautes bancaires : des garanties couvrant 430 % du crédit et trois années d'information annuelle non justifiées. Elle repart pourtant sans rien, faute d'avoir formulé la demande que la loi attachait à ce manquement. La leçon est entièrement technique.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

Cour d'appel de Bastia, Chambre commerciale

Numéro

n° RG 25/00029

Solution

Infirme partiellement, réforme ou modifie certaines dispositions de la décision déférée

Chronologie de la procédure

29 septembre 2016

Acte notarié unique : vente de l'immeuble 360 000 €, prêt in fine de 460 000 €, cautionnements de 598 000 € et hypothèques

15 janvier 2018

Cession du portefeuille de crédits hypothécaires à la banque qui poursuivra la caution

9 mars 2021

Liquidation judiciaire de la société emprunteuse, exigibilité immédiate du prêt

3 novembre 2022

Commandement de payer aux fins de saisie-vente délivré aux deux cogérants

10 février 2023

Commandement de payer valant saisie immobilière signifié à la garante hypothécaire

27 novembre 2024

Adjudication de l'immeuble pour 202 000 €

6 décembre 2024

Jugement du tribunal de commerce déboutant la caution de toutes ses demandes

30 septembre 2026

Arrêt d'appel : manquement à l'information annuelle constaté pour 2016, 2017 et 2019, demande de dommages-intérêts déclarée irrecevable

Ce que cette décision change pour vous

Si vous êtes caution d’un prêt professionnel et que la société est en liquidation, vérifiez trois choses avant toute négociation avec la banque.

Un. Réclamez à la banque la preuve de l’envoi de l’information annuelle, année par année, depuis la signature. La production de copies de lettres ne vaut rien : la cour exige un élément extérieur qui corrobore l’envoi, typiquement un accusé de réception postal. Ici, sur trois lettres produites, une seule était couverte par un recommandé avec avis de réception — la banque a été déchue de ses intérêts pour les années 2016, 2017 et 2019.

Deux. Formulez la bonne demande. Le défaut d’information annuelle ne se répare pas par des dommages-intérêts : il entraîne la déchéance du droit aux intérêts et pénalités échus. La caution avait demandé 460 000 € de dommages-intérêts ; la cour a constaté le manquement, puis déclaré la demande irrecevable parce que la déchéance n’était pas sollicitée dans le dispositif des conclusions. Le gain était pourtant chiffré par la banque elle-même pour les seules années 2016 et 2017.

Trois. Si vous avez consenti à la fois un cautionnement personnel et une hypothèque sur vos biens, ce cumul vous ouvre des droits que la seule hypothèque ne vous donnerait pas : l’information annuelle, et l’action en garanties disproportionnées de l’article L. 650-1 du code de commerce. Le garant purement hypothécaire, lui, reste privé des moyens de défense de la caution.

Les faits

Une SARL d’investissement immobilier, immatriculée depuis sept mois, achète à une banque belge un immeuble de onze lots pour 360 000 €. Par le même acte notarié de septembre 2016, la banque lui consent un prêt in fine de 460 000 € sur cinq ans à 3 %, remboursable en 59 mensualités d’intérêts de 1 150 € puis du capital au terme.

La banque s’entoure de garanties : privilège de prêteur de deniers et hypothèque sur l’immeuble vendu, hypothèque sur deux biens de la cogérante, hypothèque sur les biens de la mère de l’autre cogérant, et deux cautionnements personnels de 598 000 € chacun.

La société est liquidée en mars 2021. La créance bancaire est admise à plus de 503 000 €. L’immeuble est adjugé 202 000 € en novembre 2024. La banque poursuit la cogérante par commandement de payer aux fins de saisie-vente et commandement valant saisie immobilière. Celle-ci attaque ses engagements : nullité, décharge, inopposabilité, et 460 000 € de dommages-intérêts.

La question posée à la Cour

Une caution-garante hypothécaire peut-elle faire tomber ses engagements en invoquant l’imprécision de l’acte notarié, la disproportion des garanties exigées, le comportement de la banque et le défaut d’information annuelle ? Et avec quelle sanction ?

Ce qu’a jugé la Cour

Sur l’acte notarié, la cour écarte la nullité. L’acte désignait en pages 1 à 3 le vendeur, l’acquéreur, les cautions et les garants hypothécaires ; les pages suivantes rappelaient les conditions du prêt et les sûretés. La signataire, cogérante de la société emprunteuse, ne pouvait pas prétendre ignorer que « l’EMPRUNTEUR » désignait sa propre société. La signature apposée à la fois comme gérante et comme caution vaut commencement de preuve par écrit, complété par la qualité de gérante.

Sur les garanties, la cour retient la disproportion, contrairement au premier juge : plus de 2 millions d’euros de sûretés cumulées pour un concours de 460 000 €, soit 430 % du crédit. Mais l’article L. 650-1 ne permet d’annuler ou de réduire les garanties que si la responsabilité du créancier est engagée, c’est-à-dire si le concours lui-même est fautif. Or la cour juge le prix de vente conforme à l’estimation d’un organisme indépendant, le prêt in fine non ruineux, et l’octroi du crédit non fautif au vu des revenus déclarés et des patrimoines fonciers des deux cogérants. La disproportion reconnue reste donc sans effet.

Sur le devoir de mise en garde, la cour rappelle que la banque n’en doit aucun au constituant d’une sûreté réelle pour autrui, averti ou non. Restait le cautionnement : la cogérante est jugée avertie, dirigeante depuis 2015 d’une société de construction, propriétaire d’un patrimoine foncier estimé à 1 656 000 €, et signataire d’une lettre d’intention reconnaissant expressément que la banque avait exécuté son obligation de mise en garde.

Sur l’information annuelle, en revanche, la cour infirme. Le cumul d’un cautionnement et d’une sûreté réelle oblige la banque à l’information annuelle. L’obligation court de la signature jusqu’au jugement de liquidation, qui rend la créance exigible. Trois années ne sont pas justifiées. Mais la sanction légale est la déchéance des intérêts, non l’indemnisation.

Les points clés à retenir
  • La copie d'une lettre d'information annuelle ne prouve pas son envoi : sans accusé de réception ou élément corroborant, la banque est déchue de ses intérêts.
  • Le défaut d'information annuelle se sanctionne par la déchéance du droit aux intérêts et pénalités échus, pas par des dommages-intérêts : la demande doit être rédigée en ce sens.
  • Des garanties couvrant 430 % du crédit sont disproportionnées, mais l'article L. 650-1 ne les annule que si le concours bancaire est lui-même fautif.

Ce qu’il faut faire concrètement

Demandez à la banque, par écrit, la copie des avis de réception de chaque lettre annuelle depuis la signature de votre engagement. Ne vous contentez pas des lettres : exigez la preuve de l’expédition.

Recensez les années non justifiées et calculez les intérêts et pénalités échus sur ces périodes. L’obligation s’arrête à la date de déchéance du terme, ici le jugement de liquidation.

Dans vos conclusions, écrivez noir sur blanc dans le dispositif : « prononcer la déchéance du droit aux intérêts et pénalités échus au titre des années … ». Une demande de dommages-intérêts fondée sur le même manquement sera déclarée irrecevable.

Relisez votre acte : avez-vous signé à la fois une caution personnelle et une hypothèque sur vos biens ? Ce cumul vous ouvre l’information annuelle et l’action en garanties disproportionnées. Si vous n’avez consenti que l’hypothèque, ces moyens vous échappent.

Si vous attaquez les garanties sur le fondement de l’article L. 650-1, préparez d’abord la démonstration d’un concours fautif : absence d’analyse du projet financé, crédit ruineux, insolvabilité manifeste de l’emprunteur à la date du prêt. La disproportion seule ne suffit jamais.

Méfiez-vous des lettres d’intention signées avant l’acte : une phrase reconnaissant que la banque a exécuté son devoir de mise en garde se retourne contre vous des années plus tard.

Ce qui aurait pu changer l'issue

Le levier existait et a été reconnu : la cour constate que la banque n'a pas justifié l'information annuelle pour 2016, 2017 et 2019. La sanction légale de ce manquement est la déchéance du droit aux intérêts et pénalités échus, chiffrée par la banque elle-même pour les seules années 2016 et 2017. Les conclusions ne demandaient que des dommages-intérêts de 460 000 € sur le fondement des articles 1240 et 1241 du code civil ; la cour a donc dû déclarer la demande irrecevable, faute de déchéance sollicitée au dispositif. Une conclusion reprenant la déchéance, année par année, avec le décompte des intérêts correspondants, aurait réduit d'autant la somme réclamée. De même, l'action fondée sur l'article L. 650-1, déclarée recevable et la disproportion admise, supposait la démonstration d'un concours fautif, qui n'a pas été établie.

Questions fréquentes

La banque ne m'a jamais envoyé d'information annuelle : mon cautionnement est-il annulé ?

Non. Le défaut d'information annuelle n'annule pas le cautionnement. Il entraîne la déchéance du droit de la banque aux intérêts et pénalités échus pendant les périodes non couvertes. Vous restez tenu du capital, mais la dette réclamée peut baisser sensiblement. Cette déchéance doit être expressément demandée au juge.

La banque produit ses lettres d'information : est-ce suffisant pour elle ?

Non. La preuve de l'envoi pèse sur le créancier. La copie d'un courrier, même datée, ne démontre pas qu'il a été expédié. Il faut un élément extérieur qui corrobore l'envoi, comme un accusé de réception postal. Un recommandé présenté mais non réclamé par la caution suffit en revanche à libérer la banque pour l'année concernée.

J'ai donné une hypothèque sur ma maison sans me porter caution : ai-je les mêmes protections ?

Non. La sûreté réelle consentie pour garantir la dette d'autrui n'est pas un cautionnement. Le créancier ne peut agir que sur le bien hypothéqué, mais le constituant ne bénéficie pas des moyens de défense de la caution. La banque ne lui doit notamment aucun devoir de mise en garde, qu'il soit averti ou non.

La banque a pris des garanties bien supérieures au prêt : puis-je les faire annuler ?

La disproportion des garanties est l'un des trois cas où la responsabilité d'un créancier peut être engagée après l'ouverture d'une procédure collective. Mais elle ne suffit pas : il faut aussi démontrer que le concours lui-même était fautif. Sans faute dans l'octroi du crédit, un cumul de sûretés même excessif ne sera ni annulé ni réduit.

En tant que gérant, puis-je dire que je ne comprenais pas l'engagement signé ?

Difficilement. Le juge se place à la date de la signature. Une personne déjà dirigeante d'une autre société du même secteur, propriétaire d'un patrimoine immobilier significatif, est qualifiée de caution avertie. La banque ne lui doit alors aucune mise en garde. Une lettre d'intention antérieure reconnaissant la bonne information de la banque achève de verrouiller ce terrain.

Mots-clés

cautionnement information annuelle de la caution déchéance des intérêts garantie hypothécaire article L. 650-1 du code de commerce devoir de mise en garde liquidation judiciaire

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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