Contentieux fiscal

Agent commercial ou salarié déguisé ? Une société obtient la décharge de ses redressements fiscaux

CAA de Nantes, 1ère chambre, 24 mars 2026, n° 25NT01484

Maître Jeremy Maruani
Maître Jeremy Maruani
8 min de lecture

Redressement réclamé

Plus de 900 000 € (commissions sur 4 exercices)

Impôt sur les sociétés / TVA / CVAE

Décharge obtenue

Décharge des redressements liés aux commissions d'agent commercial (exercices 2016-2019)

Erreur de qualification juridique / Défaut de preuve du lien de subordination

La Cour administrative d'appel de Nantes vient de rappeler que l'administration fiscale ne peut requalifier des commissions d'agent commercial en salaires sans démontrer l'existence d'un véritable lien de subordination. Une décision importante pour les entreprises qui font appel à des commerciaux indépendants.

Sommaire

Fiche technique

Juridiction

CAA de Nantes, 1ère chambre

Numéro

n° 25NT01484

Solution

Décharge partielle

Publication

Inédit au recueil Lebon

Chronologie de la procédure

1er janvier 2016

Conclusion du contrat d'agent commercial entre M. A... et la SAS ACS

2016-2019

Versement de commissions commerciales (entre 203 813 € et 262 975 € par an)

2020-2021

Vérification de comptabilité portant sur la période 2016-2019

26 mars 2025

Jugement du tribunal administratif de Caen rejetant la demande de la société

27 mai 2025

Appel de la SAS ACS devant la CAA de Nantes

6 mars 2026

Audience devant la CAA de Nantes

24 mars 2026

Arrêt de la CAA de Nantes prononçant la décharge partielle

Les faits du litige fiscal

La SAS Aqua Clim Services (ACS), spécialisée dans la vente et l’installation d’appareils de traitement de l’eau auprès de particuliers, a fait l’objet d’une vérification de comptabilité portant sur les exercices 2016 à 2019.

À l’issue de ce contrôle, l’administration fiscale a procédé à plusieurs redressements, dont la requalification en salaires des commissions versées à M. A…, prestataire de la société agissant sous le statut d’agent commercial. Ces commissions représentaient des montants importants :

  • 262 975 € pour l’exercice 2016
  • 222 407 € pour l’exercice 2017
  • 240 491 € pour l’exercice 2018
  • 203 813 € pour l’exercice 2019

L’administration a considéré que M. A… n’exerçait pas réellement une activité indépendante mais était, en réalité, un salarié de la société. Cette requalification a entraîné des cotisations supplémentaires d’impôt sur les sociétés, des rappels de TVA et de cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises (CVAE).

Le tribunal administratif de Caen ayant rejeté la demande de décharge de la société le 26 mars 2025, celle-ci a interjeté appel devant la Cour administrative d’appel de Nantes.

L’erreur de qualification juridique de l’administration

La présomption légale de non-salariat ignorée

Le cœur du litige portait sur la qualification juridique de la relation de travail entre la SAS ACS et M. A…, qui était immatriculé au registre spécial des agents commerciaux depuis le 2 juin 2009.

L’article L. 8221-6 du code du travail établit une règle fondamentale :

« Sont présumés ne pas être liés avec le donneur d’ordre par un contrat de travail dans l’exécution de l’activité donnant lieu à immatriculation ou inscription : 1° Les personnes physiques immatriculées (…) au registre des agents commerciaux (…) »

Cette présomption de non-salariat constitue une protection importante pour les travailleurs indépendants et leurs donneurs d’ordres. Pour la renverser, l’administration doit apporter la preuve que le prestataire fournit ses services « dans des conditions qui les placent dans un lien de subordination juridique permanente » à l’égard du donneur d’ordres.

Les arguments insuffisants de l’administration

Pour justifier la requalification, le service vérificateur s’appuyait sur plusieurs éléments :

  • La SAS ACS était le client unique de M. A…
  • L’activité se limitait à du démarchage téléphonique depuis son domicile
  • Les prospects étaient fournis par la société sur une liste établie
  • Le ressort géographique d’intervention était déterminé par la société
  • Le contrat prévoyait de « agir en conformité absolue avec les directives de l’entreprise »
  • Un objectif annuel de ventes était fixé

Or, ces éléments ne caractérisent pas, en eux-mêmes, l’existence d’un lien de subordination au sens du droit du travail.

La définition jurisprudentielle du lien de subordination

La Cour rappelle la définition classique du lien de subordination :

« Le lien de subordination est caractérisé par l’exécution d’un travail sous l’autorité d’un employeur qui a le pouvoir de donner des ordres et des directives, d’en contrôler l’exécution et de sanctionner les manquements de son subordonné. »

Il ne suffit pas que le donneur d’ordres fixe un cadre à l’exécution de la prestation. Encore faut-il démontrer qu’il dispose d’un pouvoir de direction, de contrôle et de sanction caractéristique de la relation employeur-salarié.

La décision de la Cour administrative d’appel

L’absence de preuve du lien de subordination

La Cour administrative d’appel de Nantes a jugé que l’administration n’établissait pas l’existence d’un lien de subordination de M. A… à l’égard de la SAS ACS.

Elle relève notamment que :

  • Le contrat présentait expressément M. A… comme un agent commercial exerçant son activité en toute indépendance
  • Son activité était très différente de celle des techniciens-réparateurs salariés qui réalisaient également des ventes occasionnelles
  • L’immatriculation au registre des agents commerciaux depuis 2009 témoignait d’une activité indépendante préexistante

Les éléments invoqués par l’administration (liste de prospects, zone géographique, objectifs de vente, reporting) correspondent à des conditions normales d’exécution d’un mandat d’agent commercial et non aux caractéristiques d’un contrat de travail.

La décharge prononcée

En conséquence, la Cour a prononcé la décharge des cotisations supplémentaires d’impôt sur les sociétés, des rappels de TVA et des rappels de CVAE résultant de cette requalification pour les exercices 2016 à 2019.

Le maintien partiel des autres redressements

Il convient de noter que la Cour n’a pas fait droit à l’ensemble des demandes de la société. Elle a notamment confirmé :

  • La réintégration d’un passif injustifié de 170 032,88 €
  • La réintégration des redevances de marque versées à une société luxembourgeoise (144 000 € par an), jugées excessives au regard du caractère normal de leur montant
  • Le caractère excessif d’une partie des commissions versées à M. A… (même si leur qualification de commissions commerciales a été reconnue)
  • La taxe sur les véhicules de société

L’enseignement pour le contribuable

Les points clés à retenir
  • La présomption de non-salariat protège les agents commerciaux immatriculés : l'administration doit prouver le lien de subordination, et non l'inverse
  • Les clauses contractuelles encadrant la prestation ne caractérisent pas automatiquement un salariat déguisé : fixer des objectifs, une zone géographique ou demander un reporting sont des pratiques normales entre mandant et agent commercial
  • L'immatriculation au registre des agents commerciaux depuis plusieurs années renforce la réalité de l'indépendance
  • Le client unique n'est pas synonyme de dépendance économique constitutive d'un salariat
  • L'administration doit démontrer un pouvoir de direction, de contrôle et de sanction effectif pour renverser la présomption légale

Les implications pratiques

Pour les entreprises faisant appel à des agents commerciaux

Cette décision sécurise le recours aux agents commerciaux indépendants, à condition de respecter certaines précautions :

  1. Vérifier l’immatriculation effective au registre spécial des agents commerciaux (RSAC)
  2. Rédiger un contrat conforme au statut d’agent commercial prévu par les articles L. 134-1 et suivants du code de commerce
  3. Préserver l’autonomie réelle de l’agent dans l’organisation de son travail (horaires, méthodes, outils)
  4. Éviter les éléments caractéristiques du salariat : mise à disposition de locaux, fourniture exclusive de matériel, intégration dans un service organisé

Pour les agents commerciaux

Les professionnels exerçant sous ce statut doivent pouvoir justifier de leur réelle indépendance :

  • Possibilité de travailler pour plusieurs mandants (même si ce n’est pas une obligation)
  • Liberté dans l’organisation du travail
  • Prise en charge de leurs propres charges professionnelles
  • Absence de lien hiérarchique avec le mandant

En cas de contrôle fiscal

Si l’administration tente de requalifier des commissions d’agent commercial en salaires, le contribuable peut :

  1. Invoquer la présomption légale de non-salariat de l’article L. 8221-6 du code du travail
  2. Exiger que l’administration apporte la preuve du lien de subordination
  3. Produire le contrat d’agent commercial et tout élément démontrant l’indépendance effective
  4. Contester la requalification devant le tribunal administratif puis, le cas échéant, en appel

Cette décision de la CAA de Nantes rappelle que la charge de la preuve incombe à l’administration et que les indices de dépendance économique ne suffisent pas à caractériser un salariat déguisé. Une protection précieuse pour les entreprises qui structurent légitimement leur force commerciale autour de prestataires indépendants.

Mots-clés

contentieux fiscal vice de procédure agent commercial requalification en salaire lien de subordination présomption de non-salariat commissions commerciales

Avertissement : Cet article a une vocation d'information générale et ne saurait constituer un avis juridique personnalisé. Chaque situation étant unique, nous vous invitons à consulter un avocat pour obtenir des conseils adaptés à votre cas particulier.

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Maître Jeremy Maruani

Maître Jeremy Maruani

Avocat au Barreau de Paris · Droit des affaires

Spécialisé en droit des affaires, procédures collectives et contentieux commercial, Maître Maruani accompagne les dirigeants et entreprises dans leurs litiges et stratégies juridiques.

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